Karl Eychenne : « Avec le couple infernal big data-machine learning, nous devenons plus lisibles, plus prévisibles, plus bêtes aussi »

Tribune. Le fantasme de l’homme « nu » est en passe de se réaliser. Nos choix, nos envies, nos personnalités, se résument désormais à quelques traits de caractère. Une aubaine pour ceux qui classent et comparent. Un cauchemar pour ceux jugés indésirables car difformes ou inaptes.

Au départ, tout part d’une bonne intention. Il s’agit de mettre un peu d’ordre dans nos préférences, nos émotions, nos pulsions. Car, c’est bien connu, nous sommes confus et ignorants, et donc nos choix, nos décisions, nous ressemblent.

La psychologie s’est d’abord emparée du sujet, bien vite relayée par l’économie, puis les neurosciences, pour nous livrer un message plutôt désolant. Nos personnalités, si complexes soient-elles, se résumeraient à seulement quelques traits de caractère, tout comme la géométrie d’Euclide se résume à quelques axiomes.

Ainsi nous sommes plus ou moins ouverts d’esprit, consciencieux, extravertis, aimables, névrotiques. Cinq traits de caractère seulement (« Big Five personality traits », Christopher Soto, in « The SAGE encyclopedia of lifespan human development », 2018) qui expliqueraient un peu tout : les relations avec nos proches, notre parcours professionnel, nos ambitions, et autres décisions du quotidien.

Nous voilà donc mis à nu

Ces seuls cinq traits de caractère rivaliseraient donc avec le fameux QI (capital inné), les études (capital acquis), et toute autre théorie d’un capital humain (Gary Becker, Nobel d’économie en 1992), pour expliquer nos faits et gestes.

Alors, la médiocrité nous hèle-t-elle ? Sommes-nous promis à l’insuffisance ? Deviendrons-nous tous des Oblomov, Diogène, ou autres Bartleby, ces indésirables du monde du travail ?

Les sciences économiques sont alors éclairées d’un nouveau prisme (« Some contributions of economics to the study of personality », James Heckman, Thomas Jagelka, Tim Kautz, IZA, 2019), et les traditionnelles « aversion pour le risque » et « préférence pour le présent » s’exprimeraient désormais par une certaine dose de névrotisme et de faible ouverture d’esprit…

Mieux encore, on se dit alors que la clef des « Big Five » pourrait ouvrir bien d’autres portes : nos préférences culturelles et sexuelles, notre type d’humour, l’angoisse de la mort (« The light vs. dark triad of personality : contrasting two very different profiles of human nature », Scott Kaufman, David Yaden, Elizabeth Hyde, Eli Tsukayama, « Frontiers of Psychology », 2019)…

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Nous voilà donc mis à nu. Ceux qui ont pour mission de dénicher la perle rare, l’employé performant, polyvalent, innovant, ductile aussi, n’en demandaient pas tant. Les voilà désormais capables de vous tirer les vers du nez « à l’insu de votre plein gré » : ils seront ainsi très sensibles à votre degré d’amabilité, de « conscienciosité » et d’extraversion, et plutôt averses à votre niveau névrotique, puisqu’il est avéré que ces traits influent sur la performance (« Personality traits and their validity in predicting job performance at recruitment : a review », Osama Alhendi, « International Journal of Engineering and Management Sciences » n° 4, 2019).

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