Kassav’ : « L’œuvre de Jacob Desvarieux est l’expression artistique d’une révolution identitaire »

Tribune. Jacob Desvarieux [mort le 30 juillet à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe)] disait qu’il fallait rendre hommage aux gens de leur vivant… Et me voici à prendre la plume alors que son décès continue de retentir comme un séisme dans le monde musical… L’œuvre de ce géant est inscrite à jamais dans l’histoire mondiale de la musique, de la culture, des arts. Miles Davis [en 1988], Niles Rodgers, Marcus Miller, Peter Gabriel, Manu Katché, Youssou N’Dour, Wyclef Jean, Nelo Carvalho, Alpha Blondy, et tant d’artistes de renom en ont déjà témoigné.

Les colloques internationaux, les enseignements musicaux, la Maison du Zouk en Angola le consacrent. Cette œuvre est aussi le fruit d’un engagement politique profond, celui de la réhabilitation d’une identité et d’une langue bafouées, celles des héritiers de l’esclavage, et de l’affirmation d’une fierté culturelle, dans les mondes afro-caribéens et africains. Le zouk n’est pas un art musical mineur, contrairement à ce qu’un regard élitiste ou doudouiste [participant d’une vision folklorique et convenue des Antilles] pourrait laisser croire, mais bien l’expression artistique d’une révolution identitaire.

Langue créole moquée ou interdite

Lorsque le groupe se crée, grâce à Georges et Pierre-Edouard Décimus en 1979, la Guadeloupe vit une époque de mobilisations nationalistes et anticoloniales croissantes. Ces dernières s’opposent à la politique d’assimilation, qui avait eu comme conséquence, depuis plus d’un siècle, de dénigrer les différents aspects de la culture locale et les origines africaines, pour valoriser la culture française imposée comme seule référence légitime.

La langue créole, bien que langue populaire et vernaculaire la plus parlée, était déconsidérée, voire moquée ou interdite dans les institutions et les rapports sociaux officiels, afin d’imposer le français dans un rapport de domination linguistique. Le Gwo Ka, incarné par le maître « tanbouyé » [joueur de tambour] Marcel Lollia, dit Vélo, joué dans les soirées traditionnelles dites Lewoz, était infériorisé par rapport à d’autres musiques, françaises ou anglo-saxonnes.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Mort de Jacob Desvarieux, cofondateur de Kassav’, le groupe inventeur du zouk à l’influence mondiale

L’entreprise coloniale avait, en effet, stigmatisé les héritages de l’esclavage, et opéré des ruptures symboliques avec l’Afrique, présentée comme une origine peu civilisée et peu glorieuse, mais aussi avec les autres îles de la Caraïbe.

Toutefois, hors des cadres officiels, la créolisation, cette imprévisible recomposition des apports culturels transmis par les populations originaires de la Caraïbe, d’Afrique, d’Europe, puis du Proche-Orient et de l’Asie, n’a cessé d’engendrer des pratiques culturelles caractérisées par leur richesse, leur vitalité et leur potentiel de réponse active, voire de résistance à la domination coloniale. Le « lyannaj » [lien collectif] de la musique mêlant les percussions africaines et les Kas antillais, les rythmes caribéens, les cordes ou les cuivres européens et les influences américaines est l’une de ces manifestations composites.

Il vous reste 54.06% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.