« Klara et le soleil » : Kazuo Ishiguro regarde la conscience en face

« Klara et le soleil » (Klara and the Sun), de Kazuo Ishiguro, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, Gallimard, « Du monde entier », 386 p., 22 €, numérique 16 €.

Le monde serait mieux ordonné si l’on savait exactement où le soleil se couche. Dans sa vitrine, Klara, la narratrice du huitième roman de Kazuo Ishiguro, Klara et le soleil, doit se contenter du rougeoiement du ciel, le soir, derrière le grand bâtiment qui obstrue l’horizon. Ensuite, la nuit tombe et les robots s’éteignent, privés du « nutriment » que le jour leur dispense. Où va le soleil pendant ce temps ? Depuis la boutique où, dans cette société par définition futuriste – mais on n’en saura guère plus –, fait fureur le commerce des « AA », ces « amis artificiels » que les parents offrent à leurs enfants, Klara s’efforce de comprendre l’étroit carré de réalité qu’elle a reçu en partage. Elle observe la rue, les gens, ce mouvement mystérieux qui pousse tout le monde au loin. « J’ai toujours souhaité avoir un aperçu plus vaste de l’extérieur – et le découvrir très en détail », dit-elle.

Ces êtres conçus pour aimer l’espèce humaine sans mesure

Alors, elle espère que quelqu’un vienne, comme cette adolescente « pâle et frêle » qui entre avec sa mère, l’examine, lui sourit. L’AA est achetée. Et, passant d’un carré à l’autre, elle se retrouve dans une maison isolée, où cette Josie vit avec sa mère. L’aperçu n’est pas plus vaste, mais tout est là, tout se précipite autour de Klara, qui se mêle à la vie des deux femmes avec le dévouement entêté, absolu, propre à ces êtres conçus pour aimer l’espèce humaine sans mesure. La protéger, aussi, l’empêcher de mourir ; empêcher Josie, que ronge un mal inconnu, de se coucher dans son lit et de rester là, immobile, comme ce mendiant et son chien qui, un soir, devant la boutique, s’étaient transformés en cadavres sur le trottoir. Puis, le lendemain, avaient ressuscité dans la lumière du jour – « grâce à une sorte particulière de nutriment solaire », se souvient Klara. Il faut agir. Il faut sauver Josie. Il faut que le soleil, à elle aussi, envoie ces rayons miraculeux qui arrachent à la mort.

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Il y a dans le mélange d’ingéniosité et de maladresse que Klara va déployer en se jetant au secours de « son » adolescente un concentré de ce qui fait de chaque livre de Kazuo Ishiguro une aventure littéraire unique. Encore « littéraire » est-il vague : le Prix Nobel 2017 est sans doute le plus stupéfiant romancier expérimental de notre temps, mais cela peut passer inaperçu, tant son style imperturbable paraît aux antipodes de ce que l’on entend usuellement par ce mot. Il n’expérimente pas une forme : il fabrique des états de conscience, immerge son lecteur dans un flux mental inattendu, comme redécoupé à même l’esprit humain, et c’est lui, le lecteur, qui est au bout du compte l’objet de l’expérience.

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