« La Bonne Chance » : réinventer sa vie avec Rosa Montero

Maison à vendre, en Espagne.

« La Bonne Chance » (La buena suerte), de Rosa Montero, traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse, Métailié, 278 p., 20 €, numérique 10 €.

Il vient un moment où la dépression empêche d’avancer. Elle paralyse. Elle exige de dénicher une tanière pour se retirer du monde et cuver son angoisse. En route pour Malaga (Andalousie) où il doit donner une conférence, un architecte madrilène, internationalement réputé, décide, sur un coup de tête, de rebrousser chemin jusqu’à un village aperçu lors de son trajet ferroviaire. « A vendre », a-t-il lu sur la pancarte d’un balcon délabré. L’appartement est situé dans un immeuble bordant la ligne de chemin de fer qu’empruntent dix-sept trains par jour. Sans même l’avoir vu, l’esthète de 54 ans l’achète comptant. Les stores sont cassés, les barreaux rouillés, les sols dans un état de crasse repoussant. Le village décoloré de Pozonegro, où il vient d’échouer, est à l’avenant, avec ses maisons écroulées et ses terrains vagues. Il s’agit d’« une petite localité au passé minier et au présent calamiteux, à en juger par la laideur suprême des lieux », décrit Rosa Montero dans La Bonne Chance, son douzième roman publié en France. A Pozonegro, tous les commerces ont baissé le rideau de fer, exception faite d’un supermarché et d’une station-service.

Pablo Hernando, veuf et père inconsolé, se terre, s’enterre dans son nouveau chez lui. Il ne répond plus au téléphone ni aux courriels. Il fait le mort. Au reste, il l’est déjà, à dormir sur le carrelage et à observer la vue désolée de sa fenêtre. Faute de nouvelles, ses collègues de Madrid s’inquiètent. La police est prévenue de sa disparition. Elle retrouve rapidement sa trace, car les comptes bancaires de l’architecte – ce que l’intéressé ignore – sont sous surveillance depuis l’évasion de prison d’un dénommé Marcos Santo. Quel lien les unit ? Quel secret dissimule Pablo ? Que fuit-il ? Quel fardeau coupable porte-t-il ? Le récit de Rosa Montero ménage subtilement le suspense. « Etre un autre est un soulagement. Echapper à sa propre vie. Détruire ce qui a été fait. Ce qui a été mal fait. Si seulement il pouvait formater sa mémoire et recommencer à zéro. »

Un cœur en hiver

Les liquidités de Pablo venant à s’épuiser, sa voisine du premier étage, Raluca, caissière au supermarché, lui trouve un poste de mise en rayon. Progressivement, l’ermite va s’ouvrir aux autres… Dans La Folle du logis, essai sur l’imagination littéraire (Métailié, 2004) où elle soutenait que l’écriture vise à conjurer l’obscurité et le chaos, Rosa Montero avançait : « Parler de littérature, c’est donc parler de la vie ; de la nôtre et de celle des autres, de bonheur et de la douleur. Et c’est aussi parler d’amour car la passion est la plus grande invention de nos vies inventées, l’ombre d’une ombre, le dormeur rêvant qu’il dort. » Dans la lignée de L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir (Métailié, 2015), La Bonne Chance témoigne de ce qu’un cœur en hiver peut se remettre à battre. Récit d’un profond chagrin, il se mue peu à peu en un magnifique roman d’amour porté par Raluca, une trentenaire un peu cinglée mais résolument faite pour la joie et le bonheur ; une femme virevoltante, généreuse, solaire malgré son enfance à l’orphelinat. « C’est que moi, tu sais, j’ai toujours eu une très bonne chance. Et heureusement que je suis autant gâtée par la chance, parce que, sinon, avec la vie que j’ai eue, je ne sais pas ce que je serai devenue. » Difficile de lui résister.

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