La collection « Emile Zola ». « L’Assommoir »

« L’Assommoir », d’Emile Zola, collection « Le Monde », en vente chez les marchands de journaux, 10 €.

La Goutte d’Or. Dans ces mots pleins de promesses, brillait le soleil d’automne d’un coteau parisien. Au pied de Montmartre, la vigne, dont on tirait un vin blanc réputé, donna son nom à une modeste auberge. C’est là, dans un Paris humble et populeux, faubourg d’un XIXe siècle aux métiers sans âge, aux rues bordées « de boutiques sombres aux carreaux sales (…), de maisons de quatre étages qui barrent le ciel », qu’Emile Zola (1840-1902) invente et campe L’Assommoir. Refuge de boit-sans-soif, l’estaminet conjugue dans son nom la dévorante hébétude de ses habitués aux effluves de l’alambic. Mais, plus encore, l’assommoir est le stigmate d’une misère que l’on tait, que les murs peinent à masquer, s’érigeant en passif et corrosif témoin d’une ivresse qui ravine les espérances perdues. Voici donc l’adresse du septième opus des Rougon-Macquart, qui, par d’innombrables indices, révèle combien la vie et l’écriture de Zola se mêlent jusqu’à se confondre.

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Gervaise Macquart est ici l’héroïne de cette Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. Amante abandonnée d’Auguste Lantier, père d’Etienne – protagoniste de Germinal –, elle épouse Coupeau, qui lui donnera pour fille Anna – la future Nana. Ainsi, dans l’immense arbre généalogique que Zola dévide en composant son œuvre, L’Assommoir scelle les destins, fouille la société des faubourgs et dépeint, sans jugement hâtif, ses vices et vertus. Pour la première fois, le peuple y est montré tel qu’il est, dans la noirceur de son quotidien, dans l’épaisse crasse de sa misère que Gervaise, blanchisseuse démunie et désœuvrée, s’évertue à laver par dévouement pour ses enfants, dans l’attente d’un improbable avenir. Le scandale allié au succès couronne la publication de ce roman en 1877, révélant la pauvreté crue qu’aucune société n’éradique jamais.

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Que l’écrivain s’empare des âmes de ses personnages pour dénoncer leur condition, il use des lieux comme de miroirs. A deux pas du quartier cossu de la Nouvelle-Athènes, la Goutte d’Or en est le témoin vivant. Dans la description qu’il en livre, Zola s’y souvient peut-être des chambres sous les toits, occupées, sans le sou, avec sa mère, à son arrivée d’Aix-en-Provence. Car, dans ce Paris, les mondes basculent d’une rue à l’autre. S’en souvient-il encore, en choisissant, fortune faite, sa dernière demeure, dans un immeuble haussmannien au 21, rue de Bruxelles, tout près de la place de Clichy ? De silencieux entrelacs semblent nouer la vie et l’œuvre de Zola dans ce quartier d’où tout part, où tout arrive. L’écrivain y a pourfendu le fatalisme et l’iniquité qu’il induit. D’ailleurs, s’inscrivant dans la ville, son œuvre donnera naissance, en 1995, à une place de l’Assommoir… à la Goutte d’Or.

Retrouvez la collection « Emile Zola » publiée par « Le Monde » sur le site qui lui est consacré : Collection-zola.com