« La Comédie-Française chante Gainsbourg », sur France 4 : cinq gars et une fille, six voix magiques

Stéphane Varupenne, Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Rebecca Marder et Yoann Gasiorowski, dans « La Comédie-Française chante Gainsbourg », en janvier 2020.

FRANCE 4 – DIMANCHE 5 SEPTEMBRE À 23 H 05 – DIVERTISSEMENT

Cinq gars et une fille, d’une élégance folle, sérieux comme des papes et un brin goguenards, chantent Gainsbourg. Un hommage rendu avec une gaieté qui enchante. Mais qui, aussi, fait entendre les mots autrement.

Les mots, c’est justement leur affaire. Acteurs et actrice de la Comédie-Française, Stéphane Varupenne, Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Yoann Gasiorowski et Rebecca Marder savent ce que veut dire travailler un texte. Rien ne laissait en revanche soupçonner qu’ils étaient aussi chanteurs et musiciens. Capables de jouer du trombone, du clavier, de la batterie, de la guitare, de la clarinette. Amateurs hissés au rang de professionnels, à force de répétitions et de plaisir partagé.

Une troupe dans la troupe en somme, des copains d’abord qui, en 2019, ont décidé de créer au Studio-théâtre de la Comédie-Française un spectacle musical, Les Serge (Gainsbourg point barre). Ils l’ont ensuite adapté pour la télévision en une version plus raccourcie, tournée à la manière d’un enregistrement studio. La caméra en mouvement apportant de la fluidité aux passages d’une chanson à l’autre, d’un interprète à l’autre.

Faire honneur et s’amuser

De voix en voix, et trente ans après sa mort, Gainsbourg reprend corps, se redessine en contours joyeux, canaille, érotique, sardonique. Les lascars, eux, bien qu’admirateurs de l’homme à la tête de chou, de ses mots crus et cruels, ne s’en laissent pas conter. Leurs sourires en coin et leurs regards échangés en témoignent. Ils sont là pour faire honneur et s’amuser. Ils réussissent les deux.

Un canapé, deux fauteuils, une table basse, des micros, une table de mixage et rien d’autre. Un éclairage obscur percé de faisceaux lumineux, une ambiance intimiste et enfumée. Au piano, Noam Morgensztern, seul, joue et chante Le Poinçonneur des Lilas. Pendant que, à tour de rôle, ses compagnons chaussent leurs Repetto blanches, toutes alignées à l’entrée du « studio », et rejoignent leurs instruments. Le groupe au complet enchaîne les répliques et les chansons, sans imiter, mais réinterprétant sans trahir. Les arrangements musicaux sont malins, surprenants, marquent des arrêts pour mieux souligner le pas, la note, le mot.

L’Eau à la bouche, Love on the Beat, Mon légionnaire, La Chanson de Prévert, La Javanaise, La Noyée, Ces petits riens, Comme un boomerang se succèdent, rappelant à nos souvenirs la jouissance des étreintes et l’infinie tristesse des ruptures. Gainsbourg et les femmes qu’il invite à aller se faire voir ailleurs (Vu de l’extérieur), mais dont le départ laisse le cœur à sang et à feu (Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve). Gainsbourg et ses provocations de garnement – l’interprétation a cappella et en canon d’Annie aime les sucettes par le sextet est, à ce titre, une délicieuse facétie. Gainsbourg scélérat aux dessous chics (cette « pudeur des sentiments ») nous apparaît sans tristesse ni emphase.

Gainsbourg présent, intact, comme si nous l’avions quitté la veille. Par la grâce d’un groupe de jeunes gens qui ne se contentent pas de l’écouter mais de l’entendre. Et s’offrent le luxe de faire entrer à la Comédie-Française ce que Gainsbourg qualifiait d’art mineur. Le temps d’un spectacle.

La Comédie-Française chante Gainsbourg, d’après le spectacle Les Serge, adapté et mis en scène par Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux (Fr., 2019, 58 min).