La « créolisation » ou la créativité du métissage culturel

Histoire d’une notion. « L’assimilation ? Ça n’existe pas. Ce qui existe, c’est la créolisation », argumentait Jean-Luc Mélenchon lors du débat qui l’a opposé à Eric Zemmour sur BFM-TV, le 23 septembre. Le terme de créolisation n’est pas souvent convoqué dans le débat public métropolitain ; il fait pourtant partie de la boîte à outils intellectuelle du candidat à la présidentielle depuis un an environ. Interrogé sur les raisons de cet emprunt par le site L’Insoumission, la plate-forme multimédia d’actualités de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon expliquait avoir relu récemment les écrits du poète et philosophe martiniquais Edouard Glissant : « Je l’avais déjà lu il y a longtemps mais sans percevoir toute la portée du concept de créolisation. Il décrit, à partir de l’histoire singulière des outre-mer français et de leur mélange forcé de populations, un processus finalement universel. »

Lire aussi Pour l’écrivain Edouard Glissant, la créolisation du monde est « irréversible »

Si Edouard Glissant a développé une vision singulière et féconde de la créolisation dès les années 1980, il n’est ni le premier ni le seul. Aux origines de la notion, on trouve le terme « créole », forgé dans le contexte de la colonisation des îles caribéennes par les Européens, entre le XVIe et le XVIIsiècle. « “Criollo” en espagnol désignait tout ce qui était né ou qui avait été produit dans la colonie, en opposition à ce qui venait de la métropole d’Europe », analyse Ary Gordien, anthropologue et chargé de recherche au CNRS. Le terme désignait ainsi tant les Blancs nés dans la colonie (par opposition aux Blancs de la métropole) que les Noirs (par opposition aux captifs africains tout juste arrivés). Dans des sociétés coloniales où le rapport numérique n’était pas favorable aux Blancs, la catégorie « créole » vient donc opérer des hiérarchies sociales supplémentaires, garantes de l’ordre esclavagiste.

Catégories de population et processus culturels

Et, bientôt, le terme « créole » ne désigne plus seulement des catégories de population, mais aussi des processus culturels. « Dans cette situation d’exploitation et de mise en contact de populations très différentes, un nouveau langage se met en place, d’abord appelé “petit nègre” de manière négative ou “pidgin”, poursuit Ary Gordien. C’est une langue, une “lingua franca” qui sert dans un premier temps uniquement à commercer ou à donner des ordres dans des rapports de travail inégalitaires, et qui devient ensuite une langue maternelle pour les gens qui naissent dans la colonie, des gens coupés de leur société d’origine. » Le créole, provenant du contact des langues de colonisation avec des langues indigènes ou importées, devient ainsi la langue maternelle tant des colons que des personnes esclavagisées.

Il vous reste 51.93% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.