« La crise due au Covid-19 n’est pas qu’une calamité sanitaire pour l’Afrique, c’est aussi un puissant révélateur d’inégalités »

Des vaccins Moderna contre le Covid-19 sont réceptionnés à l’aéroport de Nairobi, le 23 août 2021.

C’est l’un de ces feuilletons invraisemblables dont la période actuelle a le secret. Mi-août, un article du New York Times révèle que des millions de doses de vaccins contre le Covid-19, fabriquées en Afrique du Sud dans le cadre d’un partenariat entre l’entreprise locale Aspen et le géant américain Johnson & Johnson, sont exportées en Europe. Tollé immédiat. L’Afrique du Sud, dévastée par les variants Beta et Delta et dont moins de 15 % de la population a été vaccinée, approvisionnerait un continent affichant une couverture vaccinale proche de 60 % ?

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L’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), se dit « stupéfait » de cet arrangement. « C’est un peu comme un pays qui verrait la nourriture qu’il produit expédiée dans des pays à ressources élevées tandis que ses propres citoyens meurent de faim », résume la scientifique sud-africaine Glenda Gray, interrogée par le New York Times. Le scandale est suivi d’effet : début septembre, l’Afrique du Sud, l’Union africaine et l’Union européenne annoncent que toutes les doses fabriquées par Aspen resteront désormais sur le continent africain.

Solidarité ratée

Une aberration est corrigée mais pas le profond déséquilibre entre l’Afrique et les pays les mieux lotis de la planète. Tandis qu’Européens et Américains débattent de la nécessité d’une troisième dose et de l’ouverture de la vaccination aux enfants, moins de 3 % des Africains sont à ce jour entièrement vaccinés. « L’hésitation vaccinale n’est pas le défi n° 1 de l’Afrique. Le vrai problème est plutôt la famine de vaccins », alertait une fois de plus au mois d’août John Nkengasong, le directeur du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC Africa). L’expression dit bien la frustration et la déception du continent face aux ratés de la solidarité internationale dans la lutte contre la pandémie.

L’inefficacité du dispositif Covax est actée. Censé aider les pays à faibles revenus à accéder aux vaccins, il n’a jusqu’ici permis de livrer que 243 millions de doses sur les 2 milliards prévus au départ. Dès les prémisses, cet outil incarnant le multilatéralisme sanitaire a été battu en brèche par le protectionnisme mondial conduisant les pays les plus aisés à sécuriser les doses existantes. Sans compter l’imprudence d’une stratégie qui faisait reposer la quasi-totalité de l’approvisionnement sur les fabricants indiens – lesquels ont tout bonnement cessé de livrer quand la situation s’est dégradée dans leur pays.

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Il existe une chance que la communauté internationale s’attelle à rectifier le tir. Parce que (le refrain est désormais bien connu), l’épidémie ne sera vaincue que lorsqu’elle le sera partout. Sans quoi risquent de surgir encore de nouvelles mutations, dont certaines seront plus agressives. En cette rentrée, on a déjà matière à s’inquiéter avec les variants « Mu » et « C.1.2 » apparus, l’un en Colombie, l’autre en Afrique du Sud.

Vers des pertes colossales de PIB

Mais qu’en sera-t-il pour l’autre fossé – économique – qui éloigne le nord d’une partie du sud ? Tandis que les pays riches ont pu se préserver à coups de plans de relance géants, l’Afrique est reléguée en queue de peloton de la reprise mondiale. Les effets de la crise sanitaire menacent d’y annuler vingt ans de développement. Selon une étude du centre de recherche The Economist Intelligence Unit, les délais dans la vaccination vont creuser l’écart : le spectre de nouveaux couvre-feux et confinements, la désorganisation de secteurs comme le tourisme et les transports vont entraîner des pertes colossales de PIB dans les pays les moins développés.

Fin août, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva, s’en est émue : « Les économies avancées accélèrent globalement leur croissance, alors que la plupart des marchés émergents et des économies en développement prennent davantage de retard. Il s’agit d’une divergence dangereuse. »

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La crise due au Covid-19 n’est pas qu’une calamité sanitaire. Elle est aussi un puissant révélateur et accélérateur d’inégalités. Et sans un effort collectif et bien calibré, celles-ci sont condamnées à s’accentuer.