« La Danse de l’eau » : Ta-Nehisi Coates au moyen de la magie

Esclaves afro-américains sur la plantation du Dr William F. Gaines, en Virginie, vers 1860.

« La Danse de l’eau » (The Water Dancer), de Ta-Nehisi Coates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty, Fayard, 480 p., 23 €, numérique 16 €.

Journaliste ? Essayiste ? Romancier ? Rien n’amuse plus Ta-Nehisi Coates que les catégories dans lesquelles les Français rangent les auteurs. « Quand j’ai séjourné en France, il y a quelques années, j’ai vu comment vous faites ici de grandes différences entre les écrivains qui ne sont pas des journalistes, et les journalistes qu’on ne doit surtout pas appeler des écrivains », lance-t-il en riant lors de notre entretien par téléphone. Aux Etats-Unis, selon lui, on s’autorise beaucoup plus à passer de l’un à l’autre.

Lui-même, né à Baltimore en 1975, a commencé par le journalisme à l’âge de 18 ans parce qu’il était attiré par « le côté créatif » et « le pouvoir de la littérature ». Devenu correspondant au mensuel The Atlantic, où il couvrait les affaires nationales, notamment les violences raciales, il a publié son premier essai, Le Grand Combat, en 2008 (Autrement, 2017), sur son enfance dans un quartier violent et au côté d’un père ex-membre du Black Panther Party. Un texte au style scandé frappant. « Quand j’écris, j’aime que les mots sonnent, que l’on soit emporté par le rythme des phrases », explique-t-il. On retrouve cette préoccupation dans chacune des formes qu’il investit, y compris dans son premier roman, La Danse de l’eau, dont la traduction paraît en France. Il s’est lancé dans ce projet de fiction en 2009, sur les conseils de son éditeur et de son agent. Son écriture a été une aventure longue de dix ans.

Un thème obsédant se détache : les liens familiaux

A l’époque où il commence, Ta-Nehisi Coates mène un travail de reportages au long cours sur la guerre de Sécession (1861-1865) pour The Atlantic. De là, il forge le constat que l’esclavage, bien que central dans l’histoire du pays – il perdure jusqu’en 1863 –, ne figure que dans les marges du récit national. Le journaliste lit quantité d’ouvrages d’historiens, notamment sur le quotidien des plantations, la manière dont les esclaves s’habillaient et se nourrissaient. Jamais de romans, pour ne pas se laisser influencer. L’auteur se rend dans des plantations en Louisiane et en Virginie, prend des notes sur ce qu’il y ressent. Peu à peu, un thème obsédant se détache : les liens familiaux. Ceux détruits par la vente séparée des parents et des enfants, d’un mari et de sa femme – il retrouve à ce sujet les lettres poignantes que les couples s’envoyaient d’une plantation à l’autre –, mais aussi les filiations nées du viol des esclaves par leurs maîtres.

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