« La défiance des jeunes envers les institutions est réelle »

Depuis le début de la crise sanitaire due au Covid-19, les efforts demandés aux jeunes au nom de la solidarité entre générations alimentent les débats. La « génération Covid-19 » va-t-elle pâtir des choix faits depuis un an et demi ? La France « sacrifie-t-elle » sa jeunesse ? Comment réagit cette dernière ?

Le nouvel ouvrage collectif Une jeunesse sacrifiée ? (PUF), dirigé par les chercheurs en sciences politiques et sociologie Tom Chevalier (CNRS) – qui a répondu à nos questions – et Patricia Loncle (EHESP), nuance l’expression de « génération sacrifiée », et envisage les effets à long terme des inégalités inter et intragénérationnelles sur notre démocratie.

« Une jeunesse sacrifiée ? » : pourquoi ce point d’interrogation au titre de votre ouvrage ?

Le terme de « génération sacrifiée » a été très utilisé depuis le début de la crise sanitaire due au Covid-19, mais il revient en fait régulièrement dans le débat public en période de crise pour souligner un accroissement des inégalités entre les générations. Nous essayons de nuancer ce concept de « génération ». La lecture des inégalités intergénérationnelles, bien réelles, ne doit pas faire oublier celles qui existent au sein même d’une génération, entre les jeunes eux-mêmes.

Nous prenons aussi du recul avec une certaine vision misérabiliste de la jeunesse, qu’on dit « sacrifiée », victime et passive, qui ne rend pas compte des réactions de celle-ci et des nouveaux espaces de mobilisation politique qu’elle met en œuvre.

Dans la majorité des crises, la jeunesse « constitue une variable d’ajustement » lit-on dans cet ouvrage. En quoi celle du Covid-19 a-t-elle des enjeux spécifiques ?

Chômage, emplois précaires, revenus, taux de pauvreté : la recherche montre comment tous les indicateurs socio-économiques se dégradent plus rapidement chez les jeunes en période de crise, en premier lieu chez ceux qui sont peu diplômés ou qualifiés. Celle que nous vivons depuis un an et demi ne déroge pas à la règle. Mais elle est inédite dans la mesure où elle n’a pas épargné les étudiants, d’habitude relativement protégés.

La disparition de nombreux jobs étudiants, qui permettent en temps normal de compenser la faiblesse des bourses en France, en a laissé beaucoup sans ressources. Outre le fait d’accroître le décrochage scolaire, l’enseignement à distance et la fermeture des facs ont empêché la socialisation universitaire, ainsi que toutes les expériences nouvelles qui permettent, en temps normal, de se confronter à la société, de s’émanciper, de se projeter dans le futur, etc. Ils se sont retrouvés comme piégés dans les limbes de l’enfance, ne pouvant compter que sur l’aide de leurs familles, pour celles qui le pouvaient. Il en résulte une forte dégradation de la santé mentale de ces jeunes dont on n’a pas encore mesuré l’ampleur.

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