« La Définition du bonheur » : Catherine Cusset, heureusement

« La Définition du bonheur », de Catherine Cusset, Gallimard, 350 p., 20 €, numérique 15 €.

On peut admirer avec passion la plasticité du roman, les formes différentes qu’il est capable d’adopter, la faculté de certains auteurs à le réinventer, allant vers l’inconnu pour trouver du nouveau… On peut n’en pas moins prendre un profond plaisir à lire un texte qui emprunte des recettes narratives éprouvées, lesquelles permettent au lecteur de se glisser dans le récit comme dans un bain maintenu à une température idéale, n’exigeant pas d’adaptation. La Définition du bonheur, de Catherine Cusset, appartient à cette catégorie, qui s’ouvre par les funérailles d’une des protagonistes, auxquelles l’autre assiste, se poursuit en retraçant parallèlement, sur quarante ans, les trajectoires des deux femmes, et n’hésite pas à nous faire l’antique coup (dans sa variante « clé USB ») du manuscrit trouvé dont le livre serait une retranscription – Catherine Cusset avait déjà eu recours à une astuce similaire, version disquette, dans le délicieux Le Problème avec Jane (Gallimard, 1999).

La durée de l’amour

Une fois le lecteur en terrain connu, l’autrice peut faire ce qui l’intéresse : observer le temps, son effet sur les êtres, la texture des journées, l’étirement des années. L’écrivaine française, née en 1963, nourrie au cours de ses trente années d’expatriation aux Etats-Unis par une littérature américaine proverbialement attentive à son efficacité, a le goût et le talent des romans qui s’étendent sur des décennies (L’autre qu’on adorait, Vie de David Hockney ; Gallimard, 2016 et 2018) ou sur des générations (La Haine de la famille, Un brillant avenir ; Gallimard, 2001, 2008). Cet espace temporel lui donne tout loisir de continuer à creuser les thèmes qui traversent son œuvre, commencée en 1990 avec La Blouse roumaine (Gallimard) : les liens familiaux (et leur mélange d’affection, d’exaspération, de jalousie, de grands élans et de mesquineries), l’effet de l’histoire collective sur les destins individuels, la durée de l’amour, celle du désir, la perception que les autres ont de nous et l’importance que l’on y accorde.

Tout cela se retrouve bien sûr au cœur de La Définition du bonheur et des existences croisées de Clarisse et d’Eve. Clarisse, dont on apprend d’emblée qu’elle mourra à l’orée de la soixantaine, est la plus flamboyante ; un traumatisme vécu à 16 ans, qu’elle a enfoui plutôt que surmonté, l’a vaccinée contre la peur. Elle multiplie les expériences, quitte à se brûler, accorde un poids à la beauté des hommes qui lui vaut d’en choisir un sans autre qualité notable pour faire ses trois enfants. Après leur séparation, elle connaîtra une belle histoire et quelques torrides aventures, elle qui a fait de la passion la grande affaire de sa vie. Eve, elle, a plaqué la France pour les Etats-Unis, et sa thèse de lettres classiques pour la cuisine – non sans succès. Elle restera mariée avec le fiable et aimant Paul.

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