« La Femme ourse », de Karolina Ramqvist : l’écrivaine telle une île peuplée de fantômes

Marguerite de La Rocque, naufragée sur l’île des Démons. Lithographie du XXe siècle.

« La Femme ourse » (Björnkvinnan), de Karolina Ramqvist, traduit du suédois par Marina Heide, Buchet-Chastel, 288 p., 20 €, numérique 13 €.

La satisfaction évidente de l’écrivain ou du poète qui joue avec les contraintes d’une forme. Voilà ce que l’on ressent d’abord chez Karolina Ramqvist. Sa Femme ourse apparaît comme le produit exemplaire d’un genre contemporain appelé en anglais narrative nonfiction, mais qui, en l’occurrence, n’est pas exactement ce que l’on entend un peu trop rapidement en France par « journalisme littéraire ». Car La Femme ourse est tout en même temps : un essai, un récit, écrit dans un style autobiographique mais également romanesque, bref un texte où tous les outils de l’écrivain sont convoqués ensemble, et s’entremêlent pour faire surgir à la fois l’extraordinaire et le banal, les faits et leur représentation littéraire.

Le sujet s’y prête à merveille : une Suédoise du XXe siècle se glisse dans la peau d’une Française du XVIe, en l’occurrence Marguerite de La Rocque, la « femme ourse » du titre, qui a miraculeusement survécu à un naufrage tragique sur une île déserte du Nouveau Monde dans les années 1540. Ce voyage second, sur les traces d’un premier périple, se fait par l’entremise d’autres récits, historiques ou romanesques, dont émerge la figure centrale d’une autre Marguerite, Marguerite de Navarre (1492-1549), protectrice des écrivains et écrivaine elle-même. Le tout prenant la forme d’une communion spirituelle à travers les siècles, où la fiction embrasse la vérité de manière permanente.

Obsession pour Marguerite de La Rocque

Autrice et journaliste suédoise, Karolina Ramqvist, déjà remarquée pour Den vita staden (« La ville blanche », 2015, non traduit), se met ici en scène dans son quotidien d’écrivaine à succès, de mère et de femme. Elle dit son obsession pour Marguerite de La Rocque – qui survivra deux ans dans une grotte de son île –, mais aussi son impuissance, voire ses négligences et ses biais cognitifs. A dessein, elle n’évite pas non plus les banalités ni la trivialité, parce que, écrit-elle, la vérité de son expérience littéraire passe par là. « Le reste, je l’ignore », note-t-elle souvent. Dans ses silences passe quelque chose d’une rare sincérité, d’émouvant, où l’on devine aussi cette « addiction » qu’est l’écriture elle-même.

« J’étais égocentrique comme le sont les gens guidés par leurs peurs [et] je ne pensais pas à l’époque que tous les écrivains le sont parce que nos vies intérieures prennent le dessus, parce que nous travaillons pour nous-mêmes, isolés », pose Karolina Ramqvist comme point de départ, dessinant des marges, des flous, des questionnements sans réponse qui participent à la richesse du texte. Car il ne s’agit pas de s’arrêter à l’exigence de vérité à laquelle certains voudraient réduire l’exercice de la non-fiction littéraire. Mais du récit fascinant d’une ivresse, d’une pulsion contre laquelle l’autrice ne se défend pas. Elle vit avec un fantôme, des fantômes qui l’emportent : « J’avais beau tenter de résister, cette femme sur son île s’était insinuée dans ma plume, dans tous mes gestes, et c’est ainsi que fonctionnait ma vie. »

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