« La Fille qu’on appelle », de Tanguy Viel : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« La Fille qu’on appelle », de Tanguy Viel, Minuit, 176 p., 16 €, numérique 12 €.

SUR LE RING

Comme Article 353 du code pénal (Minuit, 2017), le précédent roman de Tanguy Viel, La Fille qu’on appelle tient beaucoup du roman noir. L’intrigue en est policière et prend à nouveau la forme d’une déposition. Mais si le narrateur du premier s’exprimait en un long récit personnel, le romancier a abandonné ici la caméra subjective pour suivre ses personnages d’un point de vue extérieur quoique proche. Peut-être s’est-il senti moins « légitime », comme il le dit lui-même, à donner voix directement à une femme aux prises avec le patriarcat. Mais cela lui permet aussi de cerner au plus juste des psychés très différentes.

Laura, jeune mannequin de retour dans sa ville natale, y cherche un logement, éventuellement un travail ; sur les conseils de son père Max, ancien boxeur devenu chauffeur du maire, elle sollicite un entretien avec l’édile, Quentin Le Bars, qui va bientôt devenir ministre. Celui-ci, avec la complicité de Bellec, patron du casino local, lié à lui par « cette sorte de vassalité tordue (…) que seuls les gens de pouvoir savent entretenir des vies entières », va « négocier » son aide. Toute ressemblance avec de récentes accusations n’est sans doute pas fortuite, mais la dénonciation à l’œuvre dépasse de beaucoup l’actualité.

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Le titre du roman intrigue, alors qu’il traduit littéralement le mot anglais « call-girl » et désigne Laura soumise au désir du maire. Mais, parce qu’il semble une phrase inachevée, il incite à prolonger celle-ci, et plusieurs réponses se trouvent suggérées dans le texte. Comment appeler Laura ? Une « pute », une victime, une femme naïve ou bien une profiteuse, puisque après tout, parfois, c’est elle qui appelle, qui passe le coup de fil fatal ? Par cette ambiguïté initiale, dès la couverture de son roman, Tanguy Viel nous invite à entendre toutes les ambivalences du langage.

Il y a du Simenon et du Chabrol chez Tanguy Viel, attaché à décrire une ville de province où la bourgeoisie triomphe contre la morale et la justice

Ainsi, Bellec et Le Bars, fins politiques, sont « rompus (…) à cette grammaire des pronoms et des points de suspension, comme deux mafieux qui auraient pour code d’honneur de ne jamais désigner les choses par leur nom ». La même tentation s’empare du procureur que l’affaire embarrasse et qui, parmi « “corruption sexuelle” ou “abus de faiblesse” ou “trafic d’influence” et même “proxénétisme” », cherche l’énoncé « le plus flou, le plus abstrait, le plus opaque ». Laura elle-même, lors de son dépôt de plainte, a du mal à s’exprimer face aux policiers « à l’affût de chaque mot qu’elle employait et qu’ils semblaient peser comme des fruits exotiques sur une balance alimentaire ». A l’instar des slogans écrits sur les murs, elle voudrait faire comprendre aux « flics » que céder, ce n’est pas consentir. Parfois, reproduisant la paralysie qui s’est emparée d’elle lorsque le maire a posé la main sur son genou, toute parole reste bloquée en elle « comme un ascenseur entre deux étages » et seul lui reste le langage du corps : « Elle avait posé ses coudes sur le bureau, comme un point d’exclamation (…) du genre qu’aucune langue n’était vraiment capable de traduire. »

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