« La forêt est au centre des enjeux climatiques et de la transition énergétique »

Entretien. Bernard Kalaora est anthropologue, ancien professeur d’université, chercheur associé à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la forêt dont Le Musée vert (L’Harmattan, 1993) et La Forêt salvatrice avec Guillaume Decocq et Chloé Vlassopoulos (Champ Vallon, 2016).

A quand remonte l’engouement pour la forêt ?

La forêt est une construction sociale. Et l’image de « forêt loisir » s’est façonnée de manière récente à partir du XVIIIe siècle dans la littérature et la peinture. On a alors appris à la regarder comme quelque chose d’extérieur à nous, comme un tableau. Les peintres paysagistes, en posant leurs regards sur la nature, l’ont immortalisée. Même si, à cette époque et surtout au XIXe siècle, la dimension salvatrice de la forêt était déjà une constante dans l’imaginaire social et collectif. Au travers, notamment, d’un discours hygiéniste des pouvoirs publics, des aménageurs forestiers et des sylviculteurs sur l’importance de l’arbre dans la prévention contre les inondations et la torrentialité. Aujourd’hui encore, il est celui qui sauvera le monde des catastrophes climatiques.

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En quoi ce contexte a-t-il transformé notre rapport aux forêts ?

Désormais, cette naturalité passe par un filtre écologique. Tous les Français ne sont certes pas écologistes. Mais l’écologie relationnelle prédomine. La prévalence c’est le milieu, le vivant, l’expérience du sensible. On le voit au travers des mouvements zadistes, comme ceux de Bure ou de Notre-Dame-des-Landes, où des slogans comme « Nous sommes la forêt » sont entendus. Il y a cette idée qu’il faut faire corps avec elle, d’un rapport plus charnel au territoire. On parle de « bains de forêt » comme d’une sorte de thérapie, de stages de chamanisme pour entrer en contact avec les esprits. Avec le dérèglement climatique, nous ne pouvons plus nous comporter en contemplateur impassible. D’où, sans doute, notre inclination pour « l’animisme » [la croyance que des entités naturelles et surnaturelles non humaines possèdent une « âme »] qui, cette fois, devient un véritable fait social, non plus restreint à quelques romantiques ou scientifiques illuminés.

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Vous dites que la forêt est plus politique qu’avant. En quel sens ?

Oui à tous les niveaux, que ce soit du point de vue des sylviculteurs, des forestiers, de l’aménagement et des usages, le regard est différent et la forêt s’est politisée. En 1978, je me souviens que nous étions, au mieux, trois sociologues à vouloir questionner ces aspects-là, mais la forêt était alors cantonnée aux loisirs et à la production. Aujourd’hui, elle est au centre des enjeux climatiques, de la transition énergétique, de la globalisation. La forêt est au cœur d’un réseau d’acteurs et de contraintes. A l’époque, le forestier, tel un seigneur, était le maître de la conservation des eaux et forêts. Désormais, il est pris dans des tempêtes. Certaines essences sont en déclin, leurs « stations » migrent vers le nord, il devient compliqué d’anticiper ce que sera l’avenir. Il est également plus difficile d’aménager les forêts pour les usagers. Car les pratiques s’individualisent. La fréquentation explose au moment où l’on se doit de protéger plus encore ces lieux.

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