« La France goy », de Christophe Donner : généalogie de la nausée antisémite

Edouard Drumont en « une » du « Pilori », journal satirique réactionnaire, du 29 mars 1891.

« La France goy », de Christophe Donner, Grasset, 512 p., 24 €, numérique 17 €.

En entrant dans le bureau de Christophe Donner, on est frappé par l’ordre du lieu, qui est aussi le lumineux salon de son appartement. L’écrivain s’est déjà attelé à la suite de La France goy, paru en cette rentrée. Sur la table à sa gauche, il garde plusieurs livres trouvés chez les bouquinistes ou en ligne, consacrés, entre autres, à l’écrivain et journaliste Léon Daudet (1867-1942), personnage central de La France goy et du texte à venir. Mais il conserve dans des caissons fermés blancs, se distinguant à peine sur le mur, les dossiers où s’accumule sa documentation. Le travail, chez Christophe Donner comme dans ses livres, ne doit pas trop se voir. On lit les quelque 500 pages de La France goy à toute allure, emporté par sa fluidité, sans y percevoir les quatre années de labeur que le roman a demandé.

Son point de départ : la campagne pour la présidentielle de 2017, durant laquelle Emmanuel Macron revendique avoir été l’assistant de Paul Ricœur (1913-2005). Christophe Donner a bien connu ce dernier : il a vécu dix ans auprès de l’auteur de Temps et récit (Seuil, 1983-1985), au domaine des Murs blancs, ce phalanstère né de la volonté du philosophe Emmanuel Mounier (1905-1950), fondateur de la revue Esprit. Ricœur est un des protagonistes de L’Esprit de vengeance (Grasset, 1992), au côté de Jean Gosset, le grand-père de l’auteur, philosophe chrétien lui aussi, héros de la Résistance, mort au camp de concentration de Neuengamme à l’âge de 32 ans. L’Esprit de vengeance fait de Jean Gosset la mauvaise conscience du groupe Esprit. Ricœur, par un procès, a obtenu le retrait de son nom.

Grande proximité avec Edouard Drumont

En 2017, donc, l’actualité donne à l’écrivain l’envie de revenir sur « l’affaire Ricœur » et sur le personnage de son grand-père. S’interrogeant sur ce qui a fait de ce dernier cet homme « admirable », il réalise qu’il sait peu de choses sur les parents de celui-ci. La sœur de Christophe Donner, Elisa, vivant en Bretagne avec leur mère, interroge celle-ci, qui révèle détenir la correspondance du père de Jean, Henri Gosset (1874-1948). Originaire du Cateau-Cambrésis (Hauts-de-France), fils d’ouvrier, kinésithérapeute devenu assistant du psychiatre Edgar Bérillon, Henri avait épousé en secondes noces une institutrice, Marcelle Bernard, future mère de Jean, elle-même fille d’une communarde et proche des anarchistes. Pendant ses études de médecine (avortées), Henri s’était pour sa part lié avec Léon Daudet. Fils de l’écrivain Alphonse Daudet, Léon avait noué enfant une relation de grande proximité avec l’ami de ce dernier, Edouard Drumont (1844-1917), auteur du best-seller antisémite La France juive (1885), fondateur de la Ligue antisémitique en 1889 et, trois ans plus tard, du très influent journal La Libre parole. Léon créera, lui, L’Action française.

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