« La Jeune Fille et l’Araignée » : plongée dans le théâtre intime des frères Zürcher

Lisa (Liliane Amuat), dans « La Jeune Fille et l’Araignée » de  Ramon et Silvan Zürcher.

L’AVIS DU « MONDE » – CHEF-D’ŒUVRE

Rares sont ceux qui osent encore s’en remettre aujourd’hui au pur langage de la mise en scène, cette habile conspiration de l’espace et du temps pour faire advenir le sens et l’émotion. Ramon et Silvan Zürcher, frères mais aussi cinéastes, scénaristes, producteurs et monteurs, nés en 1982 en Suisse alémanique, ont prouvé leur dextérité dans le domaine avec un brillant film de fin d’études, L’Étrange Petit Chat (2013), qui tenait avec une métrique d’une précision impressionnante la chronique d’un dérèglement familial. La Jeune Fille et l’Araignée prolonge cette écriture sophistiquée en partant d’un même principe à savoir que la situation la plus ordinaire cache des trésors d’affects et de sentiments entremêlés, qui offrent une vue imprenable sur la nature humaine.

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Cette situation n’est autre que le plus banal des déménagements : deux jours et une nuit pendant lesquels Lisa (Liliane Amuat), étudiante, quitte une colocation pour un appartement individuel. Son départ est perçu à travers les yeux de celle qui reste, Mara (Henriette Confurius), lambinant tandis que les autres s’affairent à ranger, monter des meubles, poser des tringles. De toute évidence, la jeune femme somatise : un herpès au coin de la bouche et un ongle cassé sont autant de marques d’une douleur intériorisée. L’agitation alentour n’y changera rien : ce qui se joue sous l’apparence d’un envol a tout l’air d’une rupture, bien que rien ne sera jamais dit de sa nature amicale ou amoureuse.

Accrocs et de dissonances

Un non-dit, donc, autour duquel se construit le récit, s’agrège un afflux constant de personnages secondaires et s’esquissent autant d’affinités électives : Astrid (Ursina Lardi), la mère de Lisa, qui en pince pour le déménageur Jurek (André M. Hennicke) ; Jan (Flurin Giger), son jeune apprenti au cœur d’artichaut qui hésite entre plusieurs colocataires ; les enfants du dessus qui gambadent d’un appartement l’autre ou encore cette nouvelle voisine éminemment sympathique que Mara voit d’un très mauvais œil. Dans cette trame bien réglée d’allées et venues, retentissent toutes sortes d’accrocs et de dissonances : une vitre brisée, les cris d’une dormeuse réveillée par le vacarme, les vexations subies ou encore les mauvais tours de Mara, saboteuse discrète (elle raye le mobilier au cutter) et petite vipère au venin bien trempé (« Personne ne t’aime » lâche-t-elle cruellement au pauvre Jan). Sous la surface feutrée des choses, le négatif fait un travail de termite.

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