La liesse du flamenco jerezano enflamme la Fiesta de la buleria

Juana la del Pipa, programmée au festival Fiesta de la Bulería, à Jerez de la Frontera (Espagne), le 20 août 2021.

Jerez de La Frontera, jardins de l’Atalaye, 19 août 2021. Deuxième nuit de la Fiesta de la buleria, intitulée « Ahora » (« à présent »), sous la direction de la danseuse Gema Moneo. C’est au salut final, comme dans un polar rondement mené, que surgit la vérité. Une trentaine d’artistes en scène, deux guitares, des percussions, cantaors et cantaoras, danseurs, danseuses, mais aussi un flûtiste et son violon (les frères Parrilla), un pianiste (Melchor Borja), tout finement mélangé pour que ça tourne au franc bordel. Eh bien, pas du tout : une solea por buleria bouleversante, la lenteur changée en allégresse, et cette douzaine de palmeros – ceux, essentiels, qui soutiennent de la paume des mains, les voix et les corps – plus que sidérants…

Mathématique du diable. Rythmique supérieure. Ni militaires ni machines, tout le contraire : la synchronicité des âmes… Une merveille. Synthèse idéale de l’ensemble de la soirée : avec ses numéros à deux ou trois, et ces sourires, ces esquisses de blagues, quelques techniciens ou passants ordinaires en habit de tous les jours… Toute une fable de la vie, une syntaxe des corps qui transmet une joie intense. L’esprit de Jerez. La liesse jerezana au pays du vin. Subtile phonétique des gosiers. Et le souvenir soudain du taxi de l’aéroport, tantôt.

Muet depuis l’aire de départ, le chauffeur de taxi avait soudain hurlé : « Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a de spécial ? La buleria de Jerez est unique, hombre ! Unique, tu m’entends ? » De toute évidence, on avait touché un point sensible. Efficacité du vaccin, mouvement des astres, prix de la course aéroport-Jerez, roupie de sansonnet à côté d’une mise en doute, même pas : d’une simple interrogation autour de la buleria de Jerez…

La buleria de Jerez est unique, vous m’entendez, unique. C’est un style gitan né à Jerez – à Santiago ou alors à San Miguel, les deux quartiers aux soixante nationalités, les deux pôles de la ville. Prenez cette dernière phrase, avec son téméraire recours à la notion de « style » ; et encore, ne nous plaignons pas, on vous a épargné celle de palo ; avec son extrait de naissance, cette unique phrase peut vous rapporter comme un rien une grêle de courriels acides. Le spécialiste de flamenco est encore plus chatouilleux que l’amateur de jazz.

Fête au carré

Toujours est-il que célébrer la Fiesta de la buleria, c’est porter une fête au carré. La buleria est un style (un genre, un palo… sentez-vous libre) particulièrement festif. Son rythme (sa métrique plutôt, son compas) a tout l’air d’être une accélération de la solea : ici, autre débat théologique. Portée à son point exquis par la Niña de los Peines au début du siècle dernier, la buleria devient plus qu’un paraphe, plus qu’une manière de finir en beauté, avec les magiciens des années 1970 qui en font un discours total : Camaron et Paco de Lucia. Aucun des deux n’est d’ailleurs natif de Jerez. Comme quoi, ces règles en bonne et due forme sont jonchées d’exceptions. Surtout à Jerez.

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