La mort de l’architecte Franck Hammoutène

Franck Hammoutène dans son agence d’architecture, rue des Lyonnais, à Paris (5e), en 2007.

L’architecte Franck Hammoutène est mort le 14 septembre 2021 à Paris, victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Il avait 67 ans. Peu connu du public, il était respecté par ses confrères pour sa liberté de conception et son souci de la perfection. Distingué en 2006 par le prix de l’Equerre d’argent pour son extension de l’hôtel de ville de Marseille, il avait été élu président de l’Académie d’architecture en 2008.

Né le 28 mai 1954, à Alger, d’une mère venue du Lot et d’un père kabyle, assassiné par l’OAS en 1962, lors de l’attentat de Château-Royal, Frank Hammoutène grandit à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), et étudie l’architecture à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais. En parallèle, il mène une activité de musicien électroacoustique, notamment avec le Groupe de recherches musicales de Pierre Schaeffer.

Il commence sa carrière avec Pierre Riboulet (1928-2003), l’architecte de l’hôpital parisien Robert-Debré, et fonde son propre atelier en 1983, à Paris. En 1986, sa première réalisation, le siège de l’agence de publicité Atya, à Paris, lui vaut d’emblée le prix de la première œuvre, décerné par les revues AMC et Le Moniteur. L’Institut français d’architecture (IFA) l’intègre parmi les ténors de son écurie : Hammoutène sera donc dans le lot des « 40 architectes de moins de 40 ans » (exposition à l’IFA, en 1990), aux côtés de compagnons de trait restés, pour beaucoup d’entre eux, dans le top 40 de l’architecture française.

Libre et inventif

Aussi peu disert, lui, l’architecte musicien, lorsqu’on venait à l’interroger sur sa vie ou ses rêves, qu’il était expressif lorsqu’il s’agissait de construire, il était l’un des meilleurs dans sa profession, si libre et inventif qu’il devenait difficile, souvent, de lui imputer l’écriture et la conception des édifices qu’il avait construits.

Franck Hammoutène : « Avant même de dessiner, il faut que tous les éléments du projet aient été conçus pour résonner ensemble »

Quelques éléments cependant révèlent sa signature : le traitement des façades, libérées de toute forme traditionnelle ; la mise en œuvre des matériaux, précise et raffinée, associés comme au sein de partitions musicales ; des jeux avec une lumière savamment contrastée. Des lumières sombres qui lui sont chères, il fait sourdre, au Musée de la musique, à la Cité de la musique, à Paris, par exemple, des couleurs imprégnées de celles du bois, du béton, de l’acier des vitrines, et qui caressent les instruments.

Tout dans son œuvre n’a cependant pas la même capacité de séduction, et le public est parfois difficile à apprivoiser. Cet artiste obstiné, à la mine facilement sombre et inquiète, au regard clair, interrogatif, répugnait absolument à parler de lui-même, mais était mortifié qu’on ne parle pas de son œuvre, fût-ce avec un rien d’ironie.

Lire l’archive de 2007 : Franck Hammoutène, bâtisseur entre musique et lumière

On peut voir dans sa fascination pour les matériaux sonores l’une des sources de son architecture. Un peu plus tard, il nous dira d’ailleurs : « Avant même de dessiner, il faut que tous les éléments du projet aient été conçus pour résonner ensemble. » Il est de ces rares maîtres d’œuvre qui parviennent à s’échapper des modèles et des modes pour créer une écriture, sinon un style.

Assemblages savants et précis

En 1988, il est de la dizaine d’architectes invités à concourir pour le nouveau siège de la rédaction du Monde, rue Falguière (Paris 15e). Concours perdu (gagné par l’agence de Dominique Lyon et Pierre du Besset). Son projet paraît inachevé, Hammoutène semble n’avoir pas eu le temps, son temps, pour rassembler les éléments du puzzle.

Or, l’essence de son talent, tel qu’il s’est exprimé dans ses meilleures réalisations, est d’aller au bout de la complexité d’un projet et de la gommer ensuite dans des assemblages savants et précis. « Rien ne se construit, dit-il, sans être, ouvertement ou non, dessiné. » L’infortune est plus vive, en 1998, lorsqu’est interrompu le chantier du Palais de Tokyo, qui devait accueillir un ambitieux Palais du cinéma, projet paradoxal qui introduit les ténèbres dans un édifice voué à la clarté…

Lire l’archive de 1997 : Franck Hammoutène, le dresseur de chameaux

Alors qu’on redoutait naguère une extinction de foi, les querelles de clocher se sont éteintes. Cela ne facilite pas la tâche des architectes, qui doivent se livrer à des acrobaties pour trouver ce qui fait signe au-dehors, sens au-dedans. L’Eglise des papes, à nouveau triomphante, s’est prise à recommander l’humilité et le recueillement. A la Défense (Hauts-de-Seine), où Frank Hammoutène se trouvait en outre dans une posture cruelle, à l’épicentre du quartier cerné de tours, de cubes, vrombissant de voitures, de bus, de business et de black blocks. Difficile de faire exister son volume de piété, Notre-Dame de Pentecôte, dans l’avalanche des pétards et des glaçons urbains.

Franck Hammoutène en quelques dates

28 mai 1954 Naissance à Alger (Algérie)

1996 Faculté des sciences et techniques, à Tours

1998-2001 Notre-Dame de Pentecôte, à La Défense

2012 Aménagement du siège social de Criteo, à Paris 9e

14 septembre 2021 Mort à Paris