La mort de l’historien Marcel Dorigny, spécialiste de la Révolution française et de l’esclavage

Marcel Dorigny, historien, à Paris, en 2006.

A l’heure où paraît la formidable somme conduite par Paulin Ismard, Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée (Seuil), la brusque disparition le 22 septembre, à 73 ans, de Marcel Dorigny, historien de la Révolution française, qui se consacrait depuis plus de trente ans à l’étude de l’esclavage dans l’espace français du XVIIIe siècle et des abolitions qui y mirent fin, rappelle que ce sujet d’histoire n’a pu s’imposer que grâce à de tels pionniers.

Né, à Paris, le 18 juillet 1948, Marcel Dorigny grandit à la campagne, en Seine-et-Oise (aujourd’hui Yvelines), et poursuit sa scolarité, collège et lycée, à Rambouillet. Après le baccalauréat, il s’inscrit en faculté d’histoire à la Sorbonne et suit l’enseignement d’Albert Soboul (1914-1982), titulaire de la chaire Histoire de la Révolution française. La rencontre s’avère décisive. S’il enseigne, professeur certifié, dans le secondaire à Evry dans l’Essonne, Marcel Dorigny n’entend pas choisir entre sa vocation pédagogique – il se consacrera avec une énergie inentamée à enseigner, tant dans le secondaire que, plus tard, dans le supérieur, maître de conférences à l’université Paris-VIII – et son goût pour la recherche.

La mémoire de l’esclavage

Chercheur à l’Institut d’histoire de la Révolution française de l’université Paris-I et détaché auprès du CNRS (1988), Marcel Dorigny entreprend, sous la direction de Michel Vovelle (1933-2018), qui a succédé à Soboul, une thèse sur « Les Girondins et le libéralisme dans la Révolution française » (1992).

Si cette somme l’a amené à se familiariser avec des grandes figures qui ont préparé l’épisode révolutionnaire, outre la mémoire de Montesquieu et Rousseau, Mirabeau et Mercier, les abbés Raynal et Grégoire, c’est la préparation du bicentenaire de 1789 qui a mis, pour Dorigny, la question de la traite négrière et de l’esclavage au premier plan.

Les commémorations de 1889 comme celles de 1939 avaient écarté la question coloniale, mais le fait que l’esclavage n’ait pas été aboli quand ont été proclamés les droits de l’homme en août 1789 ne passait plus depuis la prise de conscience provoquée par la parution de La Révolution française et la fin des colonies, d’Yves Bénot (La Découverte, 1988). Les jalons suivants – La Démence coloniale sous Napoléon (La Découverte, 1992) et La Guyane sous la Révolution ou l’impasse de la Révolution pacifique (Ibis rouge, 1997) – rendirent indissociables les liens entre Lumières, Révolution française et processus d’abolition.

Dès lors, Marcel Dorigny, avec Yves Bénot (1920-2005) et Bernard Gainot, travaillera autant le terreau historique de l’esclavage dans les colonies américaines de la France que sa mémoire, si délicate à imposer, même quand les chantiers scientifiques, eux, étaient de plus en plus actifs et leurs fruits incontestables.

Il vous reste 34.72% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.