« La Mort de Staline », sur France 3 : la satire politique qui scandalisa la Russie

Jason Isaacs dans le rôle de Gueorgui Joukov, dans « La Mort de Staline » (2017), d’Armando Iannucci.

FRANCE 3 – LUNDI 28 JUIN À 23 H 15 – FILM

Spécialiste de la satire politique à la mode anglaise, Armando Iannucci nous plonge dans les coulisses sanglantes de la succession de ­Joseph Staline, réunissant une brochette de bons acteurs anglo-américains rivalisant dans le registre grotesque. Le film pourrait se résumer sous la forme de la devinette classique : Joseph Staline, Nikita Khrouchtchev, Lavrenti Beria, Gueorgui Malenkov et Viatcheslav Molotov sont dans une pièce ; dix minutes plus tard, Staline meurt d’une attaque cérébrale ; qui va le remplacer ?

Pour son deuxième long-métrage, adapté de la bande dessinée du même nom de Fabien Nury et Thierry Robin, Iannucci force évidemment le trait. Malenkov (Jeffrey Tambor) y occupe la fonction du vaniteux dépourvu d’envergure. Beria (Simon Russell Beale) celle du psychopathe. Khrouchtchev (Steve Buscemi) celle du cauteleux stratège. Molotov (Michael Palin) celle du pleutre doublé d’un imbécile heureux.

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Interdit par Poutine

Ajoutez à ce cocktail de seconds couteaux encore pétrifiés par la peur, la fille et le fils de Staline en dégénérés, le tonitruant Joukov, héros de la seconde guerre mondiale mis sur la touche, qui revient en idiot utile. Lâchez le tout dans un panier de crabes soviétiques, saupoudrez abondamment de détails sordides et extravagants, tels que seule une dictature aussi démente que celle-ci peut en produire, et vous obtenez un film ubuesque, où l’on complote, tremble et torture à tous les étages. Le côté théâtre de l’absurde n’est pas à la mesure de l’ignominie du ­sujet.

Un petit Who’s Who de la garde rapprochée d’un des plus grands assassins de l’histoire mondiale est nécessaire. Malenkov, numéro deux du pouvoir, succède à Staline au poste de président du conseil des ministres. Beria, compatriote géorgien de Staline, sadique avéré, est le bourreau en chef de l’Union soviétique : chef du NKVD, organisateur du goulag, responsable du massacre de Katyn… Molotov, l’un des fondateurs de la Pravda, est le bras droit historique de Staline, ­complice de tous ses crimes, il sera l’un des rares à lui rester fidèle après sa mort, le 5 mars 1953.

Dénonçant « une raillerie insultante envers le passé soviétique », le ministre russe de la culture, Vladimir Medinski, décréta, en 2018, l’interdiction du film en Russie, deux jours avant sa sortie. Se rangeant à l’avis de pétitionnaires, parmi lesquels le réalisateur Nikita Mikhalkov, « missus dominicus » de Vladimir Poutine, qui, depuis vingt ans, met au placard tout ce que le cinéma russe compte de ­talents. Le même homme signait pourtant, en 1994, Soleil trompeur, réquisitoire antistalinien sans ambages. Une vérité qui, à l’instar du sens de l’humour, ne semble plus de mise aujourd’hui en Russie.

La Mort de Staline, d’Armando Iannucci. Avec Steve Buscemi, Simon Russell Beale, Jeffrey Tambor (GB, Fr, EU, 2017, 1 h 48).