« La notion de “genre” est amenée à se substituer à celle de “sexe” »

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Publié aujourd’hui à 01h30

« Le genre est le dernier grand message idéologique de l’Occident au reste du monde », écrit Eric Marty dans Le Sexe des Modernes (Seuil, 512 pages, 25 euros). Editeur des œuvres complètes de Roland Barthes, professeur de littérature française contemporaine à l’université de Paris, Eric Marty retrace, dans son livre, l’aventure du partage entre sexe et genre, depuis les entreprises déconstructrices des années 1960 jusqu’au triomphe contemporain de la notion du genre, cette « nouvelle évidence universelle ». Que reste-t-il du corps après l’entreprise moderne de déconstruction des identités sexuées ? L’essayiste oppose à une lecture du genre qui donnerait trop de puissance à une norme sociale impérieuse sans obstacle à sa performativité sur les corps, « la subtilité individuelle des corps, des impressions, des apprentissages, des rencontres, qui dérèglent tout cela et viennent contredire ces normes prétendues ». Il revient sur le concept du « neutre » pensé par les Modernes français, ce « silence du genre », suspension de l’opposition masculin/féminin, son intérêt pour la figure du travesti, et ce qu’il nomme le « phénomène trans », qui, selon lui, vient ressusciter le spectre du « vrai sexe ».

Les « gender studies » étudient la construction sociale et culturelle de la féminité et de la masculinité à partir du sexe. Comment ce « sexe biologique » est-il pensé par les « gender studies » ?

Le courant des gender studies est extrêmement divers, malgré son histoire très récente. Il est l’héritier des grands bouleversements théoriques européens de la seconde moitié du XXe siècle : le sexe biologique auquel nous imaginons appartenir n’est en réalité qu’une mythologie sociale. Ce qui se donne à nous comme naturel est, en fait, aliéné à des normes culturelles, sociales, historiques, qui, dès notre naissance, nous placent en position de méconnaissance par rapport à nous-même. C’est de cette rupture théorique qu’émerge la notion de « genre », qui, dès lors, est amenée à se substituer à celle de sexe, puisque le mot « sexe » fait écran à ce qu’il est en réalité. L’aventure des gender est l’un des multiples chapitres de l’encyclopédie imaginaire par laquelle l’humanité se représente à elle-même l’énigme que constitue sa morphologie. Les éléments de différenciation sexuelle y sont relativisés puisque le corps, modelé par les injonctions normatives, est appelé à se soustraire à son modèle normatif, et le genre à se défaire. Les éléments déterminant traditionnellement les sexes – les règles, l’aptitude à la grossesse – ne sont plus pertinents puisque, selon cette théorie, on peut être « femme » sans y être soumise.

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