La nuit des chasseurs de sauterelles, or vert de l’Ouganda

Toutes les photos ont été réalisées dans le centre et dans l’ouest de l’Ouganda, entre 2014 et 2020.

Il y a le criquet (ou caelifère), aux antennes courtes et épaisses, herbivore. Il s’abat sur les champs de céréales et, tous les dix ou quinze ans, sème la désolation dans les récoltes, de la République démocratique du Congo à l’Inde, en passant par l’Iran ou le Pakistan. Le changement climatique lui est profitable : le réchauffement actuel de l’océan Indien déclenche de fortes pluies qui arrosent la péninsule Arabique, comme à l’hiver 2020, favorisant sa reproduction dans des proportions affolantes.

La consommation d’insectes est une réponse à la raréfaction des ressources naturelles : il faut 8 kilos d’aliments pour produire 1 kilo de viande bovine, seulement 2 kilos pour produire 1 kilo d’insectes.

Puis il y a la sauterelle (ou ensifère), aux antennes longues et fines. A l’instar du grillon, elle est omnivore, tendance carnivore, comme en Ouganda, où elle trouve sa pitance dans les flaques et les cours d’eau. Le dérèglement climatique est pour elle une calamité : les pluies saisonnières, de plus en plus imprévisibles, perturbent son cycle de vie, tandis que la déforestation pratiquée par l’homme réduit son habitat et rend difficile sa migration.

La sauterelle est considérée en Afrique comme un mets délicat et sa consommation, bouillie ou torréfiée vivante avec de l’huile et du sel, comme sa chasse, source de revenus importante pour ceux qui la pratiquent, sont de vieilles traditions. En Ouganda, l’un des pays du continent noir que Michele Sibiloni sillonne depuis dix ans, on l’appelle « nsenene ». « Elle migre en masse deux fois par an, aussitôt passée la saison des pluies, inondant le ciel avant le lever du jour », raconte le photographe italien, âgé de 40 ans.

Fasciné par l’insecte à la robe verte, il vient de lui consacrer un livre (Nsenene, Edition Patrick Frey), dont le texte est signé Robert Kyagulanyi Ssentamu, à la scène Bobi Wine, célèbre musicien ougandais et candidat malheureux à l’élection présidentielle de janvier, face à l’omnipotent Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986.

Armé de deux boîtiers, un numérique et un argentique au flash, Sibiloni dit travailler « comme dans une fiction », les scientifiques ne sachant « pas encore grand-chose » de cette sauterelle pourtant réputée. Il a commencé à la traquer en 2015, la nuit, autour de Masaka, une ville toute proche de l’équateur, à l’ouest du lac Victoria. « Pour saisir les techniques de chasse, je préfère rester loin de la frénésie de la capitale, Kampala », dit-il. A la campagne, la traque de l’insecte « change notablement le paysage », raconte-t-il, du fait des feux de camp et des lumières qu’utilisent les habitants pour désorienter leur proie et la piéger.

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