« La Nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles » : Joyce Carol Oates tue le patriarche

L’écrivaine américaine Joyce Carol Oates, à  Deauville, en 2010.

« La Nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles » (Night. Sleep. Death. The Stars), de Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, Philippe Rey, 924 p., 25 €, numérique 17 €.

Ce n’était pas pour cette année encore. Comme Philip Roth ou Don DeLillo, Joyce Carol Oates finira-t-elle par faire partie de ces grands Américains oubliés du Nobel ? Eternels favoris, éternels déçus. Sa consécration pouvait se discuter, il y a quelques années. (Oates la frénétique écrit dans une abondance telle que sa production, une soixantaine de romans traduits, est nécessairement inégale.) Mais force est de constater que le temps « vieillit » certaines plumes comme il le fait des meilleurs vins. Les grands Oates se succèdent depuis Un livre de martyrs américains (Philippe Rey, 2019). Enorme saga empruntant son titre à un poème de Walt Whitman (1819-1892), La Nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles est de ceux-là. Difficile à refermer. Divinement long en bouche.

Deux décharges de Taser

Au contraire d’un DeLillo, Oates ne « prédit » pas l’histoire de l’Amérique. Elle capture l’air du temps, le met en bouteille, en examine les reflets sous tous les angles, nous en montre les couleurs, les infinies nuances… Ici, c’est l’affaire George Floyd qui lui fournit son point de départ. Sauf que les couleurs, justement, sont inversées. Un Blanc est à terre. Si blanc qu’on le surnomme Whitey. Son vrai nom : John Earle McClaren. Ancien maire d’Hammond, dans l’Etat de New York, il s’est arrêté sur le bord de la route en voyant deux policiers brutaliser un jeune Indien à la peau foncée. Lui, le notable respecté, se fait un devoir d’intervenir. Mais, tandis qu’il tente de s’interposer, deux décharges de Taser le terrassent. Hospitalisé pour accident vasculaire cérébral, Whitey, 67 ans, ne survivra pas.

Il y a de tout dans l’air du temps. Des grosses molécules aux infimes particules. Oates attrape jusqu’au moindre détail, des mécanismes du racisme à l’art de se laver les mains à l’hôpital, de la corruption des forces de l’ordre aux éclaboussures de boue sur une photo. L’effet de réel est absolu. Whitey était le patriarche, tellement important que la famille McClaren se sent tel un corps décapité. Oates montre les cinq enfants réagissant chacun à leur manière, en fonction de leurs opinions politiques, de leur conjoint, de leurs ambitions, de leurs secrets… Il y a Lorene, la proviseure de lycée, qui veut toujours tout régenter ; Beverly, qui croit devoir porter sur son dos le chagrin de tous ; Virgil, le « hippie » sur lequel on ne peut pas compter ; Sophia, la scientifique, la petite sœur parfaite ; et Thom, l’aîné du clan, destiné à reprendre l’affaire familiale, mais bientôt rattrapé par le jeune Indien du bord de la route, qui lui révèle ce que le lecteur sait depuis les premières pages. L’AVC de son père n’en était pas un. C’est un meurtre maquillé en accident.

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