La paille en plastique, fléau des océans pour des siècles et des siècles

Si l’on cherche une quintessence de vidéos résumant notre époque et son absurdité, celle où l’on voit une pauvre tortue marine avec une paille fichée dans le nez se pose là. Presque un blockbuster horrifique. Devant nos yeux, avec une simple pince, un valeureux océanographe tente à grand-peine d’enlever l’objet qui obstrue la cavité nasale de l’animal, lequel renâcle, saigne, souffre durant plusieurs minutes, jusqu’à l’extraction finale de ce corps étranger de presque 10 centimètres de long.

Les images, qui ont fait le tour du monde en 2015, sont insoutenables en raison de la douleur palpable de la tortue, mais aussi parce qu’une partie de notre esprit ne peut s’empêcher de remonter le fil de ce scénario catastrophe… C’est un peu notre mauvaise conscience, nos décennies d’errements, que l’on extraie là d’une innocente narine. Au début, tout allait bien pourtant. Il y eut sans doute un moment d’insouciance, peut-être un mojito, un granité ou un soda consommé sans penser à mal, puis l’objet avec lequel on a absorbé le breuvage a quitté la terre ferme on ne sait trop comment pour se retrouver là, au large du Costa Rica, planté dans des chairs suppliciées.

« Ne me dites pas que c’est une paille en plastique ! C’est juste stupide ! », s’exclame un des océanographes, après avoir secouru la tortue. Ce qui est « stupide », ici, c’est l’espèce de grand écart mental auquel nous oblige ce tube dispensable, à la fois signe d’hédonisme insouciant (l’esprit cocktail) et de catastrophe écologique inquiétante (le tsunami de plastique non recyclé).

Roseau, seigle et papier

« C’est juste un moment de plaisir, ce n’est pas ça qui va conduire à la catastrophe », se disait-on jusqu’alors, en siphonnant notre Spritz, sans se rendre compte que, chacun faisant sa petite part en direction du pire, on se transformait collectivement en colibris du désastre. Pourtant, la paille, utilisée depuis plus de 6 000 ans, n’a pas toujours été synonyme de plaisir mortifère. Elle fut en usage en Mésopotamie puis chez les Sumériens, pour boire de la bière à même les cuves. Associées à un acte de partage, les pailles étaient alors faites de roseau et ornées, traduisant le statut de leur possesseur.

C’est à la fin du XIXe siècle que l’Américain Marvin Stone réinvente la paille. Lassé des modèles en seigle avec lesquels on buvait le whisky, il en imagine une en papier, enduite de paraffine. Dans les années 1930, Joseph Friedman y adjoint un petit accordéon pour la rendre flexible. Quelques années plus tard, devenue de plastique, la paille connaît un développement endémique avec la mode des fast-food, représentant 6 % des déchets les plus fréquemment retrouvés sur les plages (rapport Ocean Conservancy, 2016).

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