« La Poésie du Portugal » : une épopée de héros et de monstres

Statue du poète Antonio Ribeiro, dit le Chiado (vers1520-1591), à Lisbonne. Un auteur présent dans « La Poésie du Portugal »

« La Poésie du Portugal des origines au XXe siècle », traduit et édité par Max de Carvalho, édition bilingue, Chandeigne, 1892 p., 49 €.

Le voyageur qui découvre l’île d’Ormuz, rocher perdu au beau milieu du golfe Persique, et qu’un hors-bord au moteur disproportionné dépose sur la plage depuis le port iranien de Bandar-Abbas, distant de quelques milles et au moins autant de haut-le-cœur, ne s’attend pas à être aussi facilement transporté hors d’Iran – le Golfe est une nappe de mercure, grasse et lourde, qui aveugle le soleil ; Ormuz, un rocher rouge, brûlant et sec, peuplé de chèvres amicales et de gardiens de la révolution dont les uniformes donnent sa seule note verte au paysage. Pourtant, sur la pointe, pas très loin du débarcadère, occupant l’aiguillon nord de cette île plutôt ronde, se trouve une antique forteresse, aux trois quarts ruinée ; les murs épais de moellons rouges sont gardés en vain par des canons sans affût, en métal rouillé, gisant sur le sable ainsi que des géants démembrés. Il est difficile d’imaginer qu’ils furent mis en batterie par Alfonso de Albuquerque lui-même au début du XVIe siècle, lorsque le navigateur portugais s’établit sur cette île sans eau, après l’avoir négociée au pouvoir omanais : quel séjour que ce caillou désertique, pour ces soldats si loin de Lisbonne, surveillant d’ici leur commerce ! On se prend à rêver, sous les arcades abandonnées, que le grand poète Luis de Camoes (vers 1525-1580), les yeux dans les étoiles, ait ajouté un chapitre perse aux Lusiades

Afonso Lopes Vieira (1878-1946) se lamente ainsi dans ses Nostalgies tragico-maritimes : « Elle pleure au rythme de mon sang, la mer/ Allongé sur la plage/ Rêvant, j’écoute au fond de moi/ Un rêve qui se souvient/ Et qui pleure quelqu’un. » Le voyage, la mer, le songe du voyage et des lointains, comme les ruines rêveuses de comptoirs oubliés et la présence en creux de l’empire, sont un des éléments les plus fascinants de la poésie portugaise, telle qu’elle nous apparaît dans l’anthologie La Poésie du Portugal des origines au XXe siècle, éditée et traduite par Max de Carvalho. Il est des livres qui rayonnent comme des reliques dans une châsse d’or ; des ouvrages qui exhalent, avant même qu’on les entrouvre, le parfum des plaisirs qu’ils recèlent. On parcourt ce recueil en songeant aux Indes, au cap des Tempêtes, à Lisbonne, à Coimbra, à Porto, en découvrant, au fil de cette immense fresque, près de 300 poètes ayant vécu entre le XIIe et le XXe siècle : huit cents ans d’histoire poétique portugaise. Une épopée de héros et de monstres, tel Ulysse, fondateur de Lisbonne, ou le géant Adamastor, gardien du cap des Tempêtes.

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