« La Porte du voyage sans retour » : David Diop ravive les Lumières et rouvre les plaies de l’esclavage

Portrait du botaniste Michel Adanson (1727-1806). Gravure colorisée du XIXe siècle.

« La Porte du voyage sans retour », de David Diop, Seuil, 256 p., 19 €, numérique 14 €.

Le magnifique succès de Frère d’âme (Seuil, 2018), qui retrace le destin d’un tirailleur sénégalais durant la première guerre mondiale, ferait presque oublier que David Diop est d’abord un spécialiste du siècle des Lumières. Maître de conférences à l’université de Pau, le lauréat du Goncourt des lycéens 2018 et premier écrivain français à être distingué, au Royaume-Uni, par l’International Booker Prize 2021, consacre ses recherches à la littérature du XVIIIe siècle. Et c’est à la rencontre de ses activités d’enseignantchercheur et de romancier que l’on doit La Porte du voyage sans retour.

Dans ce nouveau roman, l’écrivain imagine un pan secret de la vie du botaniste Michel Adanson (1727-1806), auquel il consacre par ailleurs, depuis seize ans, une bonne part de ses travaux universitaires. « Dès ma première lecture du Voyage au Sénégal [1757], le récit que fait le scientifique de son séjour en Afrique, j’ai été très séduit et ému par le texte, dit-il au “Monde des livres”. Moi qui ai passé une partie de ma jeunesse dans ce pays, j’y retrouvais des réalités familières, à trois siècles d’écart, mais chargées d’une épaisseur historique et d’un sentiment d’étrangeté fictionnelle troublant. » Si son premier réflexe est d’organiser un colloque sur Adanson et de monter un groupe de recherches sur les représentations européennes de l’Afrique, David Diop conserve de cette découverte l’intuition que l’écrivain-voyageur lui ouvre des perspectives romanesques. Qu’il y a, pour lui, dans les interstices de ce précieux document, matière à rêverie.

En scientifique et en homme des Lumières

Le « coup de grâce », dit-il en souriant, est donné par sa rencontre avec un étudiant sénégalais venu travailler quelque temps dans son université. Le jeune chercheur lui apprend l’existence d’un manuscrit rassemblant les brouillons du Voyage au Sénégal, où Michel Adanson rassemble tout ce qui retient son attention, au quotidien. « Ce que je pressentais dans le texte, s’émerveille encore aujourd’hui David Diop, est largement dépassé par ce qu’on lit dans ces brouillons. Michel Adanson y fait montre d’affinités réelles avec le pays, rares pour un homme de son époque. Et, surtout, d’une extraordinaire capacité à aller au-delà de ses propres préjugés et de ceux de son temps. » En scientifique et en homme des Lumières, Adanson observe le monde qui l’entoure et en tire les conclusions qui s’imposent, même lorsqu’elles vont à l’encontre des idées couramment admises par ses compatriotes. Il apprend le wolof, afin de pouvoir accéder à une information de première main sur les plantes qu’il recense. Il collecte et traduit les contes qui lui permettent de comprendre la manière de penser des habitants du Sénégal, et note : « Il y a beaucoup à en rabattre sur ce qu’on dit de l’inculture des nègres. »

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