La revue « Esprit », au chevet d’une société malade de fatigue

Revue des revues. « La pandémie de Covid-19 donne-t-elle lieu à une épidémie de fatigue ? » Telle est la question inaugurale du dossier du numéro de juin de la revue Esprit, coordonné par Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg. L’affaiblissement des malades, l’extrême fatigue de soignants déjà épuisés par l’organisation des services hospitaliers, l’usure des travailleurs précaires, la « charge mentale » de femmes écrasées par une double, voire une triple journée de travail… Voilà autant de visages d’un surmenage généralisé.

La « troisième vague » pourrait être celle de la santé mentale. Pour certains, la fatigue est même une nouvelle donne sociale. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) tire la sonnette d’alarme face à ce qu’elle nomme la « fatigue pandémique » : une lassitude croissante à l’égard des restrictions et des mesures de protection, un manque de motivation qui pousse à transgresser les règles.

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Dans un monde qui valorise l’action, l’autonomie et la sociabilité, ces contraintes paraissent vite insoutenables. Elles nous plongent dans ce que Durkheim, en son temps, appelait l’anomie : un dérèglement, un désordre, voire un chaos social, traversé d’injonctions contradictoires. Le télétravail a rendu poreuses les frontières entre le professionnel et l’intimité, gangrenant les phases de repos et d’épanouissement. La solitude, l’enfermement dans de petits espaces et la précarité ont particulièrement secoué les jeunes, ces grands « oubliés de la pandémie », auxquels Marie Jauffret-Roustide consacre une analyse.

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Finalement, la fatigue collective que génère la pandémie n’est pas physique, pas prioritairement en tout cas : elle est de « nature morale ». Abattement, troubles du sommeil, anxiété, voire dépression en sont les symptômes. Perte de sens, vulnérabilité, incertitude, effondrement des repères et des perspectives d’avenir en sont les causes. Le développement personnel, le coaching et la résilience ont été promus, baumes appliqués pour redonner confiance… c’est loin de suffire !

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C’est l’occasion pour l’historien Georges Vigarello de revenir sur l’apparition et la prise en compte d’un phénomène qui en dit long sur nos sociétés. La fatigue psychique émerge avec ce qu’il appelle la « société du surmenage », caractérisée par l’ « inquiétude d’un monde en voie d’accélération » et de complexification. Un monde où les alertes se multiplient et l’information circule à vitesse grand V. Dans le même temps, on nous somme d’être libre, indépendant, émancipé. Mais l’heure n’est pas nécessairement au désespoir : l’ « épuisement collectif […] signale un désir de vivre autrement, plus densément », mais « peut conduire à la violence s’il n’est pas entendu ».

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