La saga Chedid, une famille d’artistes née sur les rives du Nil

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Publié aujourd’hui à 00h39

Les artistes doivent-ils une partie de leur réussite à la musique de leur nom ? Si tel est le cas, les Chedid peuvent se féliciter d’avoir, quelques branches avant eux dans leur arbre généalogique, un aïeul à la force physique si impressionnante qu’on a jugé nécessaire, au début du XIXe siècle, de le renommer. Cet ancêtre libanais pouvait, selon la légende familiale, soulever un cheval – au minimum un âne – serré entre ses cuisses en s’agrippant à la branche d’un arbre. On le disait aussi capable d’effacer les inscriptions présentes sur une pièce d’argent de 20 piastres en la serrant entre son pouce et son index. C’est ainsi que la famille Hoës est devenue Hoës el-Chedid, littéralement, « Hoës le fort ».

Le surnom est resté et, au fil du temps, quelques lettres superflues se sont envolées. Les Hoës el-Chedid sont devenus les Chedid « tout court ». Au Liban d’abord, puis en Egypte, et enfin en France, où ce nom de famille a pris, en quatre générations, une place inédite dans la culture francophone. Dans la lignée apparaissent successivement Andrée Chedid (1920-2011), poétesse, mère de Louis, 73 ans, « chanteur populaire » revendiqué, grand-mère de Matthieu, dit « -M- », 49 ans, lui aussi auteur-compositeur-interprète, d’Emilie, 51 ans, réalisatrice, illustratrice et autrice, d’Anna et de Joseph, 34 et 35 ans, tous deux musiciens et chanteurs, et enfin arrière-grand-mère de Billie, 19 ans, déjà présente sur les derniers albums et lors des concerts de son père, Matthieu.

Cette histoire qui semble aujourd’hui si française a pris son essor entre arabe et anglais, dans l’Egypte des années 1920. Louis Selim Chedid (1922-2021) est né à Héliopolis, en périphérie du Caire, où Andrée, sa cousine qui deviendra son épouse, a vu le jour deux ans auparavant. Tous deux sont issus d’une famille maronite pour laquelle l’exode du Liban vers l’Egypte s’est transformé en aventure extraordinaire. Leurs grands-parents ont quitté la région de Beyrouth vers 1840. Au départ simples agriculteurs ou commerçants, ils vont faire fortune grâce à un solide sens des affaires, en tirant parti des événements politiques qui agitent alors l’Egypte.

Le jackpot du coton

Dans Le Cœur demeure. Du Nil à la Seine (Stock, 1999), Andrée et Louis Selim Chedid reviennent ensemble aux sources de cette réussite. Ils publient notamment une lettre de 1898 dans laquelle Selim, le grand-père paternel de Louis Selim, rappelle l’origine de la bonne fortune familiale : « J’ai acheté ces terrains ainsi que la plupart des propriétés que je possède au milieu des années 1870, par la grâce de Dieu et à la suite des folies du khédive. » Khédive est le titre que le gouvernement ottoman a accordé, en 1867, à Ismaïl Pacha. Le vice-roi d’Egypte s’est lancé dans de coûteuses campagnes militaires en Afrique et a organisé de somptueuses festivités pour l’inauguration du canal de Suez, en 1869. Mais, quelques années plus tard, le voilà ruiné, contraint de revendre ses parts du canal et de brader ses terres.

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