La science française au risque de l’effacement

Editorial. Où que l’on regarde, le paysage s’assombrit. Peu à peu, le rayonnement de la science française s’éteint sur un panorama de la recherche mondiale où elle s’inscrit comme une puissance de plus en plus moyenne. Faiblesse des financements publics, de la part du PIB qui lui est consacrée, du nombre des publications, des salaires et des postes proposés : les raisons de cette descente apparaissent nombreuses dans le dossier spécial que nous lui consacrons, à l’occasion du numéro qui marque les 10 ans de notre supplément « Science & médecine ». Non pour se complaire dans le déclinisme, mais pour prendre la juste mesure des risques que comporte une telle tendance, rendue récemment si concrète par nos retards face au Covid-19.

En bonne logique, cet affaissement aurait dû se situer au centre des préoccupations des gouvernements qui se sont succédé ces dernières années, tout autant qu’il devrait constituer l’un des thèmes majeurs de la campagne présidentielle qui s’ouvre. Ce n’est pas le cas. Les gouvernants actuels, comme leurs prédécesseurs, ont certes prononcé des paroles volontaires, et parfois lancé des plans d’envergure. Mais la cause des sciences n’est jamais assez prioritaire, l’attention qui lui est portée assez soutenue, les efforts assez conséquents pour inverser radicalement le cours des choses. Les politiques publiques, comme les investissements privés, semblent conçus pour limiter le déclin, sans jamais donner l’impression de viser le nouvel élan.

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Dans le débat public, c’est encore pire. La recherche figure, certes, comme un passage obligé des programmes de tous les partis. Pour autant, elle n’apparaît que très marginalement dans les confrontations d’idées et d’arguments. L’esquisse de campagne présidentielle qui se dessine ces jours-ci en fournit une illustration confondante.

Accorder des moyens et de la considération

Un polémiste d’extrême droite, candidat non déclaré, y réécrit sans vergogne le passé ; démonstration par l’obscène de la nécessité d’une science historique qui puisse être opposée aux falsificateurs. D’autres y font régulièrement état de leur angoisse devant les travaux intersectionnels dans quelques facultés de sciences humaines ; signe que leur échelle des périls qui pèsent sur l’enseignement supérieur, et obèrent son avenir, est singulièrement faussée. Certains s’y montrent obsédés par les étrangers qui arrivent, mais beaucoup moins tourmentés par les Français qui partent, comme ces jeunes titulaires d’un doctorat qui finissent par s’expatrier par lassitude d’attendre un poste, ou des moyens à la hauteur de leurs capacités – la Prix Nobel de chimie 2020, Emmanuelle Charpentier, en a fourni un exemple récent.

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Globalement, les débats tournent en boucle autour des thèmes, certes non dénués d’enjeux, de la sécurité et de l’identité, à rebours de ce qui vient d’arriver lors des législatives allemandes, où les Verts et les libéraux ont accru leur audience en inscrivant notamment la recherche comme un dossier central de leur campagne. En France, les sciences sont même parfois délibérément écartées de la scène pour que le thème de la laïcité puisse y jouer seul le rôle que les sciences ont pourtant rempli sans faillir depuis leur entrée dans l’ère moderne, il y a plus de trois siècles : opposer l’esprit des Lumières, et la vigueur de leur universalisme, à tous les obscurantismes.

Cet effacement est d’autant plus dommageable que, au-delà de son inscription dans le récit national, la recherche scientifique fournit des éléments essentiels à la vie démocratique. Sa méthode, tant qu’elle est tenue à l’écart des conflits d’intérêts, s’oppose aux fantasmes et aux manipulations. Son expertise donne la mesure des dangers, tels ceux d’une crise climatique qui ne cesse de s’aggraver, ou de la pandémie de Covid qui vient de nous frapper. Son besoin de collaborations larges, souvent internationales, s’oppose aux enfermements locaux. Elle détient ainsi la clé des délibérations qui doivent conduire les citoyens à choisir entre tous les avenirs possibles.

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Pour lui permettre de remplir durablement cette mission, encore faut-il lui accorder une protection, des moyens et de la considération. C’est très exactement ce qui est en train de se perdre, en France, si une prise de conscience générale n’impose pas la relance et la sanctuarisation de la recherche comme des objectifs essentiels du prochain quinquennat.

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Le Monde