« La sensibilité politique du sujet migratoire en Europe en a fait une arme pour ses ennemis »

Des réfugiés afghans accueillis dans un camp de la Croix-Rouge à Avezzano, en Italie, le 31 août 2021.

Trente-deux malheureux Afghans coincés depuis un mois en pleine nature, sans abri, à la lisière d’une forêt du no man’s land entre la Pologne et la Biélorussie symbolisent à eux seuls l’impossible équation à laquelle l’Europe se trouve confrontée en cet automne 2021. La situation kafkaïenne de ces 32 migrants, dont on ne sait pratiquement rien sinon que des militaires biélorusses les ont guidés vers la frontière polonaise mais ne veulent pas les laisser revenir tandis que la Pologne ne veut pas les laisser entrer, offre un concentré de multiples points de tension : la Biélorussie et, derrière elle, la Russie, le spectre d’une nouvelle crise migratoire, le retrait américain d’Afghanistan, la protection des frontières de l’Union européenne. Avec, en toile de fond, le défi de concilier la gestion de ces problèmes avec les valeurs humanistes que cette même UE affirme vouloir défendre.

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Le départ précipité des Américains de Kaboul pose à l’Europe deux questions immédiates. La première est celle de sa relation avec les Etats-Unis, avec la prise de conscience de sa dépendance en matière de sécurité et de la détermination de Washington à n’agir qu’en fonction de son propre intérêt. La deuxième est celle de l’éventualité d’un exode afghan.

La première question n’est pas nouvelle. L’Afghanistan a, d’une certaine manière, dessillé les Européens : ils acceptent à présent de poser les termes du débat, et dans une relative unanimité, ce qui est déjà un progrès. Mais l’expérience montre qu’il leur faudra encore quelque temps pour trouver la réponse.

Le vent politique a tourné

La seconde question n’est pas vraiment nouvelle non plus ; elle est, cependant, plus urgente. Non pas que des masses de réfugiés afghans soient en marche, mais la situation dans le pays est suffisamment instable pour devoir en envisager l’hypothèse. Et surtout, les souvenirs de la crise des réfugiés syriens de 2015 sont encore très frais. Vendredi 3 septembre, lorsque les ministres des affaires étrangères des Vingt-Sept se sont réunis en Slovénie, l’Afghanistan a, sans surprise, occupé l’essentiel de leurs discussions : la nécessité, d’abord, de poursuivre l’évacuation des Afghans qui n’ont pas pu partir sur les vols militaires occidentaux. La crainte d’une émigration de masse, ensuite.

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Un élément a frappé l’un des participants à l’issue du débat sur ce point : « Notre état d’esprit a spectaculairement changé depuis 2015 », nous dit-il. L’élan de générosité des pays qui, comme l’Allemagne et la Suède, ont ouvert leurs portes aux réfugiés syriens à l’époque, ne se reproduira pas. Le vent politique a tourné, l’intégration des réfugiés a demandé de gros efforts, des dizaines de milliers d’entre eux, rejetés, sont encore ballottés d’un pays à l’autre dans l’espace Schengen dans des conditions misérables. La question de la répartition des réfugiés au sein de l’UE a profondément divisé l’Union ; la plaie n’est pas tout à fait cicatrisée, personne n’a envie de la rouvrir.

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