« La société cède les clés politiques de son avenir aux professionnels de la finance »

Alors qu’approche l’ouverture de la Cop26, le 31 octobre, à Glasgow, nombreuses ont été les initiatives proposant, à l’instar du rapport Dasgupta (« Economics of Biodiversity », 2 février 2021), de mesurer la valeur comptable de l’environnement, du climat, de la biodiversité – bref, de la « nature » – afin de faire prendre conscience aux acteurs économiques – entreprises, consommateurs, pouvoirs publics – du poids financier de leurs destructions. Nous ne pourrons pas éviter l’effondrement si nous n’en mesurons pas le coût, sans « comptabilité verte » : cette affirmation semble être devenue le mot d’ordre de l’économie actuelle, et des politiques qui vont avec.

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Fabian Muniesa, directeur de recherche au Centre de sociologie de l’innovation (Ecole des Mines Paris Tech), y voit un paradoxe troublant : « Pour défendre la nature contre le capitalisme, il faudrait donc la transformer en capital ! » Dans un ouvrage collectif, codirigé avec Kean Birch, Assetization : Turning Things into Assets in Technoscientific Capitalism (MIT Press, 2020, non traduit), ce sociologue montre que les critiques mêmes adressées au capitalisme financier spéculateur, prédateur, ne sortent finalement pas de la « cosmologie politique » que la domination de la finance dans le capitalisme technoscientifique – celui des entreprises du numérique, des biotechnologies, du big data, des fintech (sociétés technologiques de l’univers de la finance) – a, de fait, forgée.

Utilisant les outils des « cultural studies » anglo-saxonnes pour explorer les vocabulaires, les rituels, les légitimations morales des acteurs de l’entreprise et de la finance, Fabian Muniesa montre que l’objectif des entreprises n’est pas tant de « marchandiser » nos comportements (comme Google ou Facebook), nos gènes (comme les Big Pharma), nos données (comme Amazon) en les achetant et les vendant, que de les transformer en actifs (« assets » en anglais, d’où le terme de « assetization »), de les thésauriser pour tirer de ce patrimoine une rente future plutôt qu’un profit immédiat – celui tiré de la publicité par exemple.

Nouvelles formes « écologico-compatibles »

A cet égard, la « finance durable », la « responsabilité sociale » de l’entreprise, le « financement participatif », l’« investissement à impact », l’ouverture de la gouvernance aux « parties prenantes » sont les nouvelles formes « écologico-compatibles » de la finance. Elles ne sortent pas de l’idéal moral résumé par la prégnance de la métaphore de la « création de valeur », clé de voûte du discours du capital sur lui-même : le rôle de l’investisseur libre, éclairé et rationnel est d’allouer le capital de façon optimale afin d’augmenter la richesse et le bien-être de la société − quitte à corriger les marchés par la régulation lorsque ceux-ci s’avèrent incapables de tenir ce rôle, mais il s’agit alors de les remettre dans le droit chemin pour qu’ils exercent leur « fonction naturelle ».

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