« La théorie économique a une vision hémiplégique du progrès technique »

Tribune. Les salariés ont toujours redouté les effets de l’introduction de machines nouvelles sur leur emploi. Longtemps, ils ont cherché à les détruire. Et la crainte d’affronter la colère ouvrière a pu freiner la volonté des chefs d’entreprise à se moderniser. Cependant, dès le début du XIXe siècle, le mouvement ouvrier s’est ravisé. Si le progrès technique permet aux patrons de produire autant avec moins de travail, pourquoi ne pas en profiter pour travailler moins en gardant le même salaire ?

A certaines périodes, lorsque la productivité du travail augmente de fait plus vite que la consommation, le chômage pourrait être évité en réduisant la durée du travail, mettant ainsi en adéquation l’efficacité productive du travail avec le désir de consommation de la société. Mais la plupart des économistes ont rejeté ce raisonnement jugé malthusien. Le progrès technique, assurent-ils, est un processus de « destruction créatrice » : il détruit des emplois mais en crée de nouveaux. Mais le bilan entre création et destruction est-il ou non équilibré ?

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La situation actuelle offre un terrain d’expérimentation comme il n’en existe pas tous les siècles »

Les économistes sont plutôt portés à considérer qu’il l’est. Le progrès technique, en permettant de produire plus de richesses à l’unité de temps, entraîne une augmentation des revenus unitaires. Laquelle va profiter aux secteurs en expansion si bien qu’il y aura un déversement d’emplois, de proche en proche, des secteurs en déclin vers ceux en expansion. L’augmentation des revenus unitaires est censée entraîner à la longue une hausse proportionnelle de la consommation.

Le désir de consommation des ménages

Ainsi les emplois détruits dans les secteurs en déclin seront nécessairement compensés par les emplois créés dans les secteurs en expansion. La faiblesse de ce raisonnement vient de cette proportionnalité supposée entre augmentation des revenus unitaires et augmentation de la consommation. In fine, cette proportionnalité découle du fait que la théorie économique a une vision hémiplégique du progrès technique.

Car ce dernier exerce en réalité non pas un mais deux effets sur la dynamique économique. Il prend d’une part la forme d’innovations dans les processus de production, qui accroissent la productivité des facteurs de production (le travail en particulier), et donc les revenus unitaires des ménages. Cela est parfaitement connu.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Xavier Jaravel, lauréat du Prix du meilleur jeune économiste : « Les entreprises qui automatisent augmentent leurs emplois »

Mais il prend d’autre part la forme d’innovations dans les biens de consommation qui accroît le désir de consommation des ménages, c’est-à-dire leur propension à consommer leur revenu. Or, ce second effet est quasi ignoré de la théorie économique. Pourtant, ses implications sont fondamentales.

Il vous reste 54.64% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.