« La Traversée » : l’épopée de deux orphelins

« La Traversée », de Florence Miailhe.

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Un film destiné aux enfants peut-il aborder des sujets graves sans avoir recours à l’édulcoration ou à la simplification susceptibles de les trahir ? Premier long-métrage de l’animatrice Florence Miailhe (César du meilleur court-métrage en 2002 pour Au premier dimanche d’août), La Traversée apporte à ce paradoxe une réponse brillante, en traduisant dans le langage figuré du conte certaines réalités, souvent terribles, de notre monde contemporain. Partant de sa propre histoire familiale, ses aïeux ayant fui les pogroms et connu l’exil, la réalisatrice, avec le concours de sa coscénariste Marie Desplechin, relie l’expérience juive du XXe siècle à l’actualité des déplacements de population, à travers le récit picaresque de deux orphelins transbahutés par les circonstances.

Entre fauvisme et abstraction

Kyona et Adriel, la grande sœur et son petit frère, sont contraints de fuir leur village, sujet aux pillages et aux persécutions. A la suite d’un contrôle de police, ils perdent de vue leurs parents et doivent continuer le voyage seuls. Ils gagnent la grande ville où, livrés à eux-mêmes, ils rejoignent un bidonville d’orphelins. Victimes d’un trafic d’enfants, les voilà vendus à une riche famille, qui tente de les modeler à son image. Mais vient bientôt l’heure de s’échapper et de reprendre une route semée de dangers, qui pave en même temps la voie de leur adolescence.

La technique d’animation ici employée, singulière, est la peinture sur plaque de verre, qui crée un univers chamarré aux contours flottants. Si le film peut se permettre d’affronter des réalités telles que l’injustice, la discrimination, la traite d’humains, la misère, les camps d’internement, et même la mort, c’est grâce à la texture visuelle qui en découle : un trait sommaire, secondé par une formidable valse de couleurs, qui amortissent sans la dénaturer la dureté de ces sujets. C’est dans sa « touche » marquée et artisanale que réside toute la beauté du film, oscillant entre fauvisme et abstraction, générant des brouillages poétiques et des transitions étonnantes : passage des saisons, franchissement des lieux, métamorphoses du décor et des personnages – comme ce passage superbe où l’héroïne se découvre un beau matin nubile dans une forêt de bouleaux.

La Traversée se révèle ainsi une grande aventure de la couleur. Au fil d’une errance qui recouvre les dimensions d’une épopée, Kyona et Adriel appréhendent en l’arpentant un monde pétri d’ambivalences : ni bon ni mauvais, mais peuplé par les passions et les contradictions humaines. Qu’un film pour enfants en arrive là est déjà un petit miracle.

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