« La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945 » : l’Europe de l’Est, bouillon de cultures

« La Classe morte », pièce de Tadeusz Kantor, dans une mise en scène de 1989.

« La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945. Dictionnaire encyclopédique », sous la direction de Chantal Delsol et Joanna Nowicki, 1 000 p., 39 €, numérique 27 €.

L’ouvrage déconcerte parfois. Il est pourtant d’une richesse incomparable. Le regard que porte La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945 sur l’Est montre à quel point l’Ouest le méconnaît. A lire ce dictionnaire encyclopédique, l’Europe se révèle telle qu’elle est, aussi foisonnante et diverse que traversée par de profonde–s fractures.

Cent cinquante chercheurs, écrivains et artistes, venus entre autres de Pologne, de Hongrie, de Roumanie, mais aussi de France, participent à ce volume. C’est sans doute son apport le plus précieux : faire vivre l’Europe par la traduction et la confrontation des points de vue. L’ensemble est dirigé par la philosophe Chantal Delsol et la spécialiste de l’Europe centrale Joanna Nowicki.

Face à la montée du populisme, à l’élection de dirigeants autoritaires en Pologne et en Hongrie, le lecteur sera sans doute tenté de commencer par l’entrée « Démocraties illibérales », due à Chantal Delsol. Il risque d’être induit en erreur sur la nature de l’ouvrage, tant le point de vue qui s’y exprime se révèle engagé. Certes, l’autrice reconnaît que le phénomène « a de quoi inquiéter », mais elle tend à justifier ce virage, fustigeant les « certitudes » de l’Ouest et la « décadence des mœurs », sans employer un vocabulaire aussi véhément lorsqu’il s’agit d’analyser les attaques contre la presse et l’Etat de droit auxquelles se livrent ces régimes.

Contre « le libéralisme postmoderne » ou « l’immigration inévitable », Budapest et Varsovie auraient fait, selon Chantal Delsol, le choix de restreindre les libertés afin de préserver leurs « cultures », qui ont été « les seules sauvegardes en périodes d’oppression ». Tout le paradoxe de ce dictionnaire tient dans cette thèse : le savoir qu’il expose permet en réalité de dépasser l’idée populiste de « cultures » univoques, stables, et dès lors constamment menacées, auxquelles sa codirectrice tend à réduire la « vie de l’esprit » en Europe de l’Est.

Résistance intellectuelle

Il démontre en effet abondamment qu’il s’agit d’un espace pluriel, en abordant maints autres sujets, de la difficile mémoire de l’antisémitisme, et de sa persistance, aux courants multiples, et parfois opposés, de la résistance intellectuelle au totalitarisme communiste, en passant par les visions contradictoires du mythe de Dracula en vigueur dans l’Est et dans l’Ouest. Différentes contributions s’attachent à rendre compte de l’actualité d’écrivains tels Witold Gombrowicz, Milan Kundera, ou encore à faire redécouvrir des auteurs comme le romancier roumain Nicolae Breban, dont sont rappelés les étranges chefs-d’œuvre, En l’absence des maîtres ou L’Annonciation (Flammarion, 1983 et 1985).

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