« La Vie des morts », de Jean-Marie Laclavetine : fraternité des endeuillés

« La Vie des morts », de Jean-Marie Laclavetine, Gallimard, 208 p., 17 €, numérique 12 €.

« Trop lourd ! » Ce sont les derniers mots de Porthos à la fin du Vicomte de Bragelonne (1847). Celui qui semblait le plus invincible des Mousquetaires de Dumas périt prisonnier des énormes blocs de granit de la grotte de Locmaria qu’il a fait s’effondrer en jetant un baril de poudre sur ses poursuivants. Nous sommes dans l’épilogue redouté de la flamboyante aventure. Une sacrée page se tourne. Dans La Vie des morts, Jean-Marie Laclavetine se souvient de cette lecture et de l’immédiat et bouleversant chagrin qu’elle a provoqué à ses 13 ans. Et aussi de la « révélation » qui l’avait immédiatement accompagné. Celle du pouvoir d’évocation et d’incarnation de la littérature. Et de son absolue victoire sur le temps, sur l’effacement. « J’ai ressenti dans le même instant la tristesse de sa disparition et la joie de le savoir éternel. »

Secouer l’oubli

La Vie des morts s’inscrit juste après Une amie de la famille (Gallimard, 2019), le récit intime, poignant, que l’écrivain avait consacré à sa sœur aînée Annie, morte noyée à 20 ans, emportée par une vague près du phare de Biarritz, à l’automne 1968. La perte avait été si violente, si brutale pour tous, que s’en était suivi un écrasant silence. Cinquante ans à étouffer sous un deuil indicible. Le blanc de la séparation envahissant le moindre souvenir, effaçant la vie. Le livre était parvenu à secouer l’oubli. Il avait permis qu’Annie revienne finalement parmi les siens. Ce nouveau texte continue la démarche, et pousse bien plus loin la quête.

Pendant les cinq années où il a survécu au décès de son épouse Janine, le père de Jean-Marie Laclavetine s’était progressivement retranché dans une solitude égarée. Un monde d’entre deux, peuplé d’absents avec lesquels il entretenait de secrets dialogues. Une manière de retrouvailles douces avec ses disparus. Et pour tenter d’en faire comprendre un peu, d’en dire quelque chose aux autres, il murmurait : « La vie des morts, la vie des morts. » Si ces mots font aujourd’hui le titre de ce nouveau récit, c’est parce qu’ils rendent compte, justement, de l’étonnante et paradoxale présence dans nos existences, dans nos pensées, de ceux qui pourtant ne sont plus, de ceux qui nous ont quittés.

Les mémoires et les peines

A la suite de la publication d’Une amie de la famille, Jean-Marie Laclavetine a reçu une foule de messages de lecteurs. Des témoignages d’« amis inconnus », comme aurait dit Supervielle, qui venaient s’ajouter à ceux des proches, à ceux aussi qui avaient croisé un jour la route d’Annie, et qui s’étaient fait connaître. Canevas troublant des mémoires et des peines. « Trop de coïncidences, de lettres reçues, de rencontres inattendues, trop de surprises (…) pour que je puisse passer à autre chose. » La Vie des morts fait la somme de toutes ces émotions différentes qui pourtant se rejoignent dans un étrange « mélange des sangs », dans une fraternité d’espèce des endeuillés.

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