« L’abstention, devenue le mode d’expression de la majorité des électeurs, est un silence politique qui vaut de l’or »

Chronique. Les deux Français sur trois qui ont choisi de bouder les urnes lors des élections régionales et départementales des 20 et 27 juin n’en finissent pas de secouer le microcosme. La masse critique d’électeurs que Valéry Giscard d’Estaing rêvait, dans les années 1980, d’agréger au centre de l’échiquier pour stabiliser le pays et le protéger de ses extrêmes est aujourd’hui atteinte. Cependant, elle campe dans le silence et le retrait civique, ce qui constitue pour les partis représentatifs une indéniable remise en cause.

Certes, l’abstention n’est pas un phénomène nouveau. Ces dix dernières années, elle a eu tendance à grimper aussi bien lors des scrutins locaux que nationaux. Jusqu’à ce quinquennat, cependant, elle était appréhendée comme un signal faible que l’on détectait lors de son annonce pour l’oublier aussitôt. Il y avait trop à faire avec les résultats des candidats qui, en pourcentage des suffrages exprimés, faisaient encore bonne figure.

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Cette fois, le phénomène est trop massif pour être minoré, notamment chez les jeunes et dans l’électorat populaire, où le taux d’abstention a frisé les 80 %. Non seulement il pousse chaque parti à l’introspection, mais il génère toute une gamme d’interprétations de nature à peser sur le cours de la campagne présidentielle de 2022. En devenant le mode d’expression de plus de la majorité du corps électoral, le silence a considérablement renforcé sa valeur politique. Aujourd’hui, il vaut de l’or.

« Une forme de séparatisme »

Depuis une semaine, les initiatives et déclarations se multiplient pour tenter de mieux en cerner les causes. Soudain on se souvient que, déjà, aux législatives de 2017, celles qui ouvraient le quinquennat, les non-votants avaient été majoritaires. Puis, il y a eu la bonne surprise des élections européennes de 2019, immédiatement suivie par le coup de semonce des municipales de 2020, et plus encore des régionales et départementales de juin 2021. « Est-ce uniquement le signe d’une défiance envers les élus ? Est-ce un problème de lisibilité ? Tout doit être mis sur la table, sans tabou ni préjugé », déclare, dans Le Journal du dimanche du 4 juillet, le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand.

En installant une mission d’information parlementaire, en organisant un séminaire avec deux think tanks (la Fondation Jean-Jaurès et la Fondapol), en y associant le Conseil économique, social et environnemental et en projetant une vaste étude d’opinion sur le sujet, le quatrième personnage de l’Etat entend formuler ses propositions avant la fin de l’automne. Si l’abstention s’apparente à « une forme de séparatisme », comme il l’a déclaré, samedi 3 juillet, lors de la 30e Journée du prix du livre politique, il est évident que l’assouplissement des conditions de vote – jusqu’à présent la piste la plus sérieuse – n’y suffira pas. C’est tout le système électif et peut-être même institutionnel qu’il faut interroger.

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