« L’affaire Nord Stream 2 laissera de profondes rancœurs à l’heure où l’UE et l’OTAN se penchent sur leur positionnement stratégique »

Tribune. Le 6 septembre, le dernier tube de Nord Stream 2 a été immergé dans les eaux de la Baltique. Ce gazoduc traverse les zones maritimes de la Finlande, de la Suède et du Danemark sur 1 200 km, entre la côte russe et l’Allemagne. Ses deux conduites permettront, dès l’automne, d’écouler 55 milliards additionnels de mètres cubes de gaz russe par an (soit la moitié de la consommation allemande) vers l’Europe de l’Ouest.

Rarement un « projet commercial », comme ses promoteurs continuent à le qualifier, aura été aussi politisé. Devenu l’enjeu d’une bataille rangée entre l’Allemagne et une « fronde des perdants » soutenue par les Etats-Unis – soucieux d’éviter la marginalisation de l’Ukraine en tant que corridor de transit du gaz russe –, Nord Stream 2 a constitué une redoutable épreuve pour l’Union européenne et sa capacité de parler d’une seule voix. Qualifié dès 2016 par Joe Biden de « mauvaise affaire pour l’Europe », bouc émissaire du Congrès américain, le « pipeline de Poutine » a enfoncé un coin entre alliés otaniens.

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Le compromis conclu par les Etats-Unis et l’Allemagne le 21 juillet s’inscrit, certes, dans la promesse du nouveau président de renouer avec l’Europe et de reconstruire des relations transatlantiques dégradées par son prédécesseur. En ligne de mire figurent peut-être aussi la pression chinoise et l’urgence de rassembler les forces politiques du camp occidental, ébranlé par la gestion de la crise afghane. En levant les restrictions qui pesaient depuis 2019 sur le projet et en permettant son achèvement, Biden semble aussi avoir réalisé l’impact contre-productif des sanctions extraterritoriales américaines et leur effet stimulant sur la réflexion européenne en matière de résilience. Pour autant, l’affaire Nord Stream 2 laissera de profondes rancœurs de part et d’autre, à l’heure où l’UE et l’OTAN se penchent chacune sur leur positionnement stratégique.

Un nouveau pacte Molotov-Ribbentrop

Les propos de Radek Sikorski, ancien ministre de la défense polonais, comparant Nord Stream au pacte germano-soviétique de 1939, sont révélateurs de la frustration des Etats d’Europe centrale et orientale les plus exposés à la menace russe et à d’éventuelles ruptures d’approvisionnement en énergie. Les plaintes reçues par la Commission européenne et la « trahison » de la Pologne, qui a ouvertement demandé aux Etats-Unis d’étendre à Nord Stream 2 leurs sanctions contre la Russie, ont jeté une lumière crue sur les divergences entre les Vingt-Sept à l’égard de cette dernière et, ipso facto, de l’Ukraine dans le contexte post-2014. Elles ont restauré une ligne de division entre anciens et nouveaux Européens.

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