« L’Agneau des neiges », de Dimitri Bortnikov : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« L’Agneau des neiges », de Dimitri Bortnikov, Rivages, 288 p., 19 €, numérique 14 €.

PIETA DE GLACE

La première pensée qui m’est venue en refermant L’Agneau des neiges, de Dimitri Bortnikov, c’est que c’était un roman complètement hors-sol. Mais, comme l’expression a des connotations négatives alors qu’il s’agit d’un très beau livre, il faut que je m’explique. Le romancier, né en Russie il y a cinquante-trois ans, a d’abord écrit dans sa langue maternelle des livres à succès puis, installé à Paris en 1998, il a appris le français dont il ne parlait pas un mot et l’a choisi pour ses romans suivants, dont le très remarqué Face au Styx, en 2017 (Rivages). Bien que sa maîtrise en soit impressionnante, le français ainsi manié a l’air d’avoir pris ses racines ailleurs, dans un fleuve ou un ciel plutôt que dans une terre. Les néologismes et les quelques rares fautes elles-mêmes semblent nécessaires et ajoutent à la singularité du texte. On y verrait volontiers l’influence de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), avec ses exclamations et points de suspension innombrables, « et pourtant, très pourtant », l’auteur assure n’en avoir jamais lu une ligne.

On pourrait objecter que la réalité imprègne et taraude au contraire tout le roman, puisqu’on y suit Maria, née avec un pied bot dans une famille très pauvre, emportée dans le grand blizzard de la révolution russe puis de la seconde guerre mondiale, bientôt vendue par ses frères contre quelques poissons et constamment tenaillée par la faim. « Si tu ne t’habitues pas – tu crèves, et si tu ne crèves pas – tu t’y habitues. » Quoi de plus atrocement réel, réel car mortel, que la famine et le froid glacial ? Rien. Mais L’Agneau des neiges tient beaucoup plus du conte que du roman naturaliste qu’il pourrait être. Si quelques noms émergent – l’Ukraine, la Volga, Staline –, si l’on reconnaît la guerre de Finlande puis le siège de Leningrad et l’interminable blocus nazi qui fit plus de 1 million de victimes civiles entre 1941 et 1944, aucune référence historique n’est développée, et l’histoire nous est comme contée de toute éternité.

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Bortnikov travaille merveilleusement l’oralité de son texte, multipliant les onomatopées, les dialogues vivants, les discrètes adresses au lecteur embarqué dans le récit ; il emprunte à la morphologie du conte ses répétitions, ses formules énigmatiques comme autant de repères pour l’oreille ; il alterne tableaux tragiques, mouvements épiques et scènes quotidiennes où chacun reconnaît son enfance : « Et on te passe au savon ! On te frotte la bouille avec ! A arracher le pif ! Et ça pique les yeux ! Oh que oui, et comment ! A pleurer par toutes les fontanelles ! A finir par se laver les cheveux dans les larmes ! Oh, le savon noir ! Détestable ! Cubique-cubique ! Noir-noir ! Magique-magique ! A pouvoir laver un corbeau jusqu’à ce qu’il devienne – colombe des neiges ! Et roucoule ! »

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