Lamine Badian Kouyaté : « Mon enfance africaine a forcément joué un rôle dans mon rapport à la mode »

Lamine Badian Kouyaté (au centre), avec ses six frères, sa mère (à droite) et une cousine de sa mère (à gauche), à Bamako, au Mali, en 1973.

« Si ma mémoire est bonne, le cliché a été pris à Bamako en 1973, j’ai donc 11 ans. J’apparais au centre, entouré de mes six frères et de ma mère. Sur la gauche, je reconnais sa cousine qui était venue lui prêter main-forte. Nous étions allés nous faire tirer le portrait chez le photographe Abdourahmane Sakaly, qui avait un studio très connu, tout comme ceux de Seydou Keïta et Malick Sidibé.

Nous voulions envoyer cette photo à notre père, médecin et écrivain, emprisonné depuis 1968, à la suite du coup d’Etat militaire contre le gouvernement du président Modibo Keita dont il faisait partie. Détenu dans des conditions déplorables, il ne pouvait pas nous voir grandir. Cette photo est aussi celle de son absence.

Influencé par les beatniks

Pour l’occasion, nous sommes tous apprêtés, nous avons revêtu nos habits de fête, confectionnés par un tailleur du quartier. Je porte une saharienne à manches courtes, probablement d’inspiration Yves Saint Laurent, et un pantalon pattes d’éph’. A l’époque, je commençais à faire attention à mon look, suivant l’exemple de mes grands frères.

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Ce jour-là, ils avaient opté pour des chemisettes très seventies aux motifs pop taillées dans du tissu importé et acheté au marché. On était influencé par les beatniks, le mouvement hippie, la culture afro-américaine d’Harlem… Notre mode et nos coiffures suivaient les tendances du moment.

« J’ai grandi avec cette idée qu’on pouvait créer de la valeur avec peu de choses. Ma mère disait toujours qu’il ne fallait rien gaspiller. »

Ma mère est habillée d’une grande robe avec un pagne qu’on aperçoit légèrement. Sa cousine, quant à elle, a choisi un boubou tie and dye et un foulard de tête typiquement malien. Ma mère, d’origine sénégalaise, était coquette et moderne. Médecin gynécologue, très impliquée dans l’amélioration de la condition des femmes, elle a notamment beaucoup lutté contre les mutilations génitales. Dans la famille, la solidarité féminine primait, ses sœurs et ses cousines se relayaient pour la soutenir. Avec sept garçons, elle avait de quoi faire, bien qu’entre frères nous nous soyons toujours très bien entendus.

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Mon enfance africaine a forcément joué un rôle dans mon rapport à la mode, notamment dans mon travail autour du recyclage et de la récupération. J’ai grandi avec cette idée qu’on pouvait créer de la valeur avec peu de choses. Ma mère disait toujours qu’il ne fallait rien gaspiller. C’est aussi une philosophie universelle, commune en Afrique. On la retrouve dans la culture animiste, qui considère l’humain comme un simple maillon de l’univers, au même titre qu’une fourmi ou qu’un arbre.

En 1975, nous avons retrouvé notre père, après ses sept ans de détention. Un an plus tard, nous quittions le Mali pour rejoindre Argenteuil en tant que réfugiés politiques, puis, en 1978, nous nous sommes installés au Sénégal. Le nom de ma marque, Xuly.Bët, est d’ailleurs une expression wolof qui signifie “ouvre grand les yeux” pour conjurer le mauvais sort, mais aussi pour observer le monde. »