« L’Analphabète » : Agota Kristof et la langue ennemie

L’écrivaine suisse Agota Kristof, en 1995.

« L’Analphabète. Récit autobiographique », d’Agota Kristof, Zoé, 80 p., 12 €, numérique 8 €.

Il y a cette dernière scène de La Grande Illusion, de Jean Renoir (1937). Parvenus presque au terme de leur évasion de la forteresse allemande où ils étaient prisonniers, Gabin et Dalio, petits personnages perdus dans l’immensité, traversent péniblement une vallée recouverte de neige. Une patrouille les repère. Un des soldats s’apprête à tirer. Un autre l’arrête : « Sie sind in der Schweiz » (« Ils sont en Suisse »). En franchissant de peu le tracé invisible de la frontière, ils ont atteint la liberté.

En novembre 1956, après que les chars soviétiques sont entrés dans Budapest, Agota Kristof fuit la Hongrie. Elle a 21 ans, une petite fille de 4 mois. Elle et son mari sont menacés pour avoir activement participé à l’insurrection contre le régime communiste. Un passeur les guide à travers la forêt. A un moment, il les abandonne : « Vous êtes en Autriche. Vous n’avez qu’à continuer tout droit. » Ils se perdent, craignent même d’être revenus sur leurs pas, avant de se retrouver, de manière hasardeuse, du « bon côté ». Ils imaginaient aller en Amérique, ce sera vers la Suisse qu’on les dirigera.

La réalité, la vérité des souvenirs de l’écrivaine

L’odyssée de son exil, Agota Kristof la raconte dans L’Analphabète, succession de courts textes autobiographiques, publiés d’abord dans la revue culturelle suisse Du, puis rassemblés en 2004 en un seul récit, âpre, par les éditions Zoé, qui viennent de le rééditer pour les dix ans de sa disparition. Cette chronique sincère, où elle approche vraiment la réalité, la vérité de ses souvenirs, révèle, depuis l’enfance, l’entier chemin de sa vocation d’écrivaine. Et aussi son combat pour maîtriser la langue française, qui deviendra celle de tous ses livres.

Dans les années 1970, elle commence par du théâtre. De folles combinaisons, des petites tragédies absurdes et ordinaires. Ses pièces sont jouées sur des scènes locales. Elle en écrit aussi pour la Radio suisse romande. Agota Kristof va connaître le succès littéraire à la parution de son premier roman, Le Grand Cahier, qui sera suivi de La Preuve et du Troisième Mensonge (Seuil, 1986, 1988 et 1991). Ces titres forment La Trilogie des jumeaux, où deux frères totalement, cruellement unis dans un pays en guerre, et qu’une paix lourde et fausse va séparer, se revoient bien plus tard. Sûrement, ou peut-être. Va savoir ce qui se passe, ce que l’on imagine, quand on s’arrache à ceux qu’on aime, quand on s’arrache à soi-même. Cette histoire s’écrit dans le filigrane contrefait de celle de l’autrice, hantée par la perte, le vide et l’abandon.

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