L’Arc de triomphe empaqueté par Jeanne-Claude et Christo ravive le débat sur l’art contemporain dans l’espace public

« L’Arc de triomphe empaqueté », en cours d’installation à Paris, le 15 septembre.

A quelques mètres du grand drap gris, elle dit d’abord qu’elle n’a pas de mots, mais ils viennent vite : « Sidérant, abject, une infamie. » Isabelle, 53 ans, a beau aimer les arts : l’empaquetage de l’Arc de triomphe, ça ne passe pas. Attachée aux « valeurs patriotiques », elle ne comprend pas qu’on ait autorisé l’installation au-dessus de la flamme du soldat inconnu. La voilà qui file à l’exposition Botticelli, au Musée Jacquemart-André, « pour oublier ». D’autres applaudissent, comme Nik, un Berlinois d’une cinquantaine d’années, qui mitraille l’œuvre avec deux appareils photo. Il aime voir l’éléphantesque édifice ainsi réduit à sa pure silhouette. Et se rappelle l’empaquetage du Reichstag, en 1995 : « C’était une grande fête ! »

Emmanuel Macron devait inaugurer, jeudi 16 septembre, la dernière installation conçue par Jeanne-Claude et Christo. Voulue dès 1961, concrétisée à titre posthume, l’œuvre est éphémère et les visiteurs peuvent se faire un avis jusqu’au 3 octobre. Les 25 000 mètres carrés de tissu recyclable vont entrer, du même élan, dans l’histoire de l’art et dans celle des polémiques touchant aux œuvres contemporaines installées dans la capitale. Rejoignant là, entre autres cas, le volumineux Cœur de Paris, de Joana Vasconcelos, dont les azulejos rouge vif battent depuis 2019 au-dessus de la porte de Clignancourt ; ou encore le Bouquet of Tulips offert par Jeff Koons la même année, à la mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015, installé dans les jardins des Champs-Elysées. En 2014, Tree, l’œuvre de Paul McCarthy, moitié sapin de Noël, moitié sextoy, gonflée place Vendôme à l’occasion de la Foire internationale d’art contemporain, avait valu une agression à son auteur.

« Transgresser les attentes du sens commun »

Pourquoi tant de crispations ? L’art contemporain vit d’abord des réactions, bonnes ou mauvaises, qu’il suscite dans ses publics, rappelle Nathalie Heinich, sociologue de l’art et directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), autrice d’une enquête sur le précédent empaquetage d’un monument parisien par Jeanne-Claude et Christo, en 1985 (Le Pont-Neuf de Christo : ouvrage d’art, œuvre d’art ou comment se faire une opinion, éditions Thierry Marchaisse, 2020). Pour la chercheuse, l’art contemporain « a pour définition de transgresser les attentes de sens commun concernant ce que doit être une œuvre ».

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