L’art brut prend ses quartiers à Beaubourg

« Sans titre » (vers 1970), de Janko Domsic.

Plus de 900 œuvres d’art ! C’est une donation considérable que le Musée national d’art moderne vient de recevoir de la part du réalisateur de documentaires Bruno Decharme. « Un profond bouleversement pour le musée », abonde Bernard Blistène, son directeur, pas peu fier du grand coup qu’il réalise à quelques jours de son départ du Centre Pompidou, le 28 juin.

Si cette donation secoue l’institution parisienne, c’est qu’elle ne se compose pas de têtes de gondole du marché ou de jeunes plasticiens branchés que convoitent habituellement les musées. Les artistes qui rejoignent aujourd’hui Beaubourg s’appellent Aloïse, Madge Gill, Adolf Wölfli, Henry Darger, Pascal-Désir Maisonneuve, Augustin Lesage ou Fleury Joseph Crépin.

Théorisé en 1945 par Jean Dubuffet

Pour la plupart, ce sont des marginaux tenus pour fous, des esprits sophistiqués perdus dans les méandres de leur inconscient, des autodidactes passionnés, des simples d’esprit tourmentés. Tous ont produit un « art brut », théorisé en 1945 par l’artiste Jean Dubuffet, qui désignait ainsi des créateurs irréductibles aux normes de la culture savante.

Ce peintre inspiré avait soigneusement collecté leurs productions et songé même les déposer au Centre Pompidou. Avant d’y renoncer, préférant confier son ensemble de 5 000 œuvres, en 1971, à la ville de Lausanne. Cinq ans plus tard, y était inaugurée la Collection d’art brut. C’est là que Bruno Decharme, étudiant en philosophie formé au cinéma par Jacques Tati, découvre en 1977 ces « artistes d’un genre particulier qui nous proposent un savoir autre, nous disent des choses essentielles qui font écho en nous ».

Une révélation qu’il peine parfois à formuler. « C’est comme demander à quelqu’un pourquoi il tombe amoureux », a-t-il coutume de dire, appréciant la quête désarmante de vérité de ces créateurs. Au début des années 1980, il achète ses premières œuvres d’art brut. Il en possède aujourd’hui près de 6 000. Une passion dévorante. Depuis 1998, il produit et réalise des documentaires consacrés à cette forme d’art, notamment Rouge ciel.

Contrairement à Dubuffet, qui prônait la mise à l’écart de l’art brut pour mieux le protéger, Bruno Decharme n’a eu de cesse de le révéler à un large public. En 1999, il fonde l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), pour organiser des expositions à partir de sa collection, produire des films sur ces auteurs méconnus et publier des livres. Il réussit à convaincre le Palais de Tokyo de présenter, en 2012, l’une de ses découvertes, Zdenek Kosek, un artiste tchèque persuadé, entre autres, de déterminer les variations météorologiques.

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