L’artiste géorgien Rezo Gabriadze, grand maître de la marionnette, est mort

Rezo Gabriadze, à Moscou, en 2016.

Salomé Zourabichvili, la présidente de la Géorgie, a déploré « une immense perte pour la culture » de son pays, après l’annonce de la mort de Rezo Gabriadze, le 6 juin, à Tbilissi, la capitale. Dessinateur, peintre, sculpteur, écrivain, scénariste, grand maître de la marionnette, Rezo Gabriadze avait 84 ans, et c’était un ange : son imagination volait à travers le temps. Elle inventait des histoires qui nous menaient sous des cieux inversés, dans un monde où une fourmi en pleurs dans les champs sanglants de Stalingrad côtoyait une locomotive folle d’amour lancée à travers les montagnes du Caucase. Rezo Gabriadze était nourri de mythes, à l’image de la Géorgie, terre de Colchide et de Prométhée, mais ces mythes ne devaient qu’à lui, à ses grands yeux noirs mélancoliques et filous, à sa façon d’être là et ailleurs, dans le paysage rêvé de son enfance.

C’était à Koutaïssi, à cent kilomètres à l’ouest de Tbilissi, où il est né le 29 juin 1936. Dans la famille de son père, il y avait des tailleurs de pierres. « C’est peut-être de là que m’est venu le goût de la sculpture », disait Rezo Gabriadze, qui a appris avec un professeur dont le propre professeur s’était formé auprès de Rodin, à Paris. « Un jour, se souvenait-il, mon professeur m’a confié un secret terrible, du vivant de Staline : il m’a dit qu’il y avait, en France, un peintre qui s’appelait Picasso. Mais il ne fallait pas le répéter. C’était dangereux. » A Koutaïssi, Rezo Gabriadze découvre aussi Alexandre Dumas, à la bibliothèque. Et avec lui, la passion de la France, et de l’écriture. Après avoir suivi un stage de scénariste, à Moscou, il se lance dans le journalisme, puis dans le cinéma, où il invente ses chroniques du temps soviétique, en version comédie.

Spectacles merveilleux

Rezo Gabriadze a écrit une trentaine de scénarios, et de nombreux films auxquels il a collaboré sont devenus des classiques, comme Mimino (1977), réalisé par Gueorgui Danielia (1930-2019). Mais, au fil des années, le travail s’est fait rare. « Les autorités m’observaient, et je manquais de diplomatie. On m’a chassé du cinéma, explique Rezo Gabriadze. J’avais 40 ans, j’étais un artiste, peintre et sculpteur, sans atelier ni couleurs, rien. » C’est alors que Boria entre dans sa vie. Un jour qu’il est chez lui, à Tbilissi, à se demander ce qu’il va devenir, il sculpte une planche qui sert à retenir une porte. Un oiseau naît : sa première marionnette. Impossible de ne pas l’aimer, ce Boria, petit Boris de 15 centimètres de haut, avec son plumage roux, ses ailes brûlées et son regard filou, comme celui de son « père ». A lui seul, il raconte toute l’histoire du théâtre de marionnettes de Rezo Gabriadze, qui commence au début des années 1980 dans une toute petite salle de la vieille ville (40 places), avec une adaptation de La Dame aux camélias, de Dumas, le fils, cette fois.

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