« Last Night in Soho » : un cauchemar sexiste dans le Swinging London

Sandie (Anya Taylor-Joy) et Jack (Matt Smith) dans « Last Night in Soho », d’Edgar Wright.

L’AVIS DU « MONDE » – POURQUOI PAS

Une belle idée préside à Last Night in Soho, le nouveau film d’Edgar Wright (Baby Driver, 2017), présenté en septembre à Venise : l’histoire d’une héroïne née dans la mauvaise époque. Le film s’ouvre sur le monde d’Eloise (Thomasin McKenzie), jeune provinciale qui rêvasse dans sa chambre, attend fébrilement le courrier d’une prestigieuse école de mode qu’elle rêve d’intégrer. Musique, décors, costumes, objets : tout indique que nous sommes au cœur des années 1960, avant que la jeune fille, admise à l’école, quitte son cocon temporel pour rejoindre les rues d’un Londres au présent. Cette collision entre deux époques, l’une rêvée et l’autre bien réelle, offre au film ses meilleures trouvailles visuelles, figurant l’égarement d’une héroïne anachronique en pleine vulgarité contemporaine.

Rien ne dit mieux son déphasage, cette manière qu’a le réel de contaminer les rêves, que cette jolie scène de fête étudiante où la musique techno se mêle au tube des Kinks qu’Eloise écoute au casque, sourde aux rituels et à la culture de sa génération. Tant qu’il tient l’une en face de l’autre deux esthétiques, Edgar Wright parvient à filmer une belle idée qui se dissipe lentement lorsque le film perd de vue le réel pour entamer sa véritable ambition.

Coups de force formels

Malmenée par ses colocataires, Eloise quitte la coloc pour louer une chambre dans la maison d’une vieille dame : un endroit qui marine dans son jus sixties, intouché depuis. L’espace devient du temps, et chaque soir, sans que le film ne le justifie, la jeune étudiante bascule en plein Swinging London, dans la peau de Sandie (Anya Taylor-Joy), chanteuse dans un night-club. Lorsque Sandie passe devant un miroir, c’est Eloise qui s’y reflète – et, parfois, l’inverse.

A travers les nuits de Sandie, Eloise découvre les coulisses de l’époque qu’elle idéalisait : sous la carte postale se trame un cauchemar sexiste, plein de stupre et de prédateurs assoiffés de chair fraîche. Le film bascule dans le thriller psychologique saturé d’effets sonores et visuels qui convoquent le « giallio » de Dario Argento, Répulsion de Polanski, la veine gothique d’Hitchcock. Autant de citations qui s’avèrent être le véritable sujet d’Edgar Wright qui sacrifie récit et personnages au nom de coups de force formels. Mais s’il convoque autant de nobles références, Last Night in Soho n’en est que l’hommage très culturel, assagi et désincarné. Ses ambitions de film baroque tentent vainement de dissimuler l’indigence et l’opportunisme du scénario « post-#metoo ». Pour Sandie et Eloise, le piège n’est pas tant un cauchemar patriarcal dépeint à gros traits que ce tunnel de scènes pop aux allures de clip interminable.

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