Laura Mulvey : « Aujourd’hui encore, je ne comprends pas le destin qu’a eu mon article sur le “male gaze” »

Laura Mulvey, cinéaste, militante féministe et théoricienne du cinéma.

La Britannique Laura Mulvey, 80 ans, était de passage au Festival international du film indépendant de Bordeaux. Cinéaste, militante féministe et théoricienne du cinéma, elle est notamment l’autrice d’un court article combatif, Plaisir visuel et cinéma narratif, paru en 1975 dans la revue britannique Screen, repris dans son recueil d’articles Au-delà du plaisir visuel. Féminisme, énigmes, cinéphilie (Mimésis, 2017), et qui est devenu la pierre de touche de la théorie féministe sur le cinéma.

Elle y soulève, par le biais d’une relecture de Freud et de Lacan, la question du male gaze (le « regard masculin »), postulant que le cinéma classique hollywoodien se construit conformément à un désir masculin de domination qui est le moteur du récit, tandis que la femme y est réduite à un statut de pur objet. Cette thèse, qui a, au départ, reçu peu d’écho dans la cinéphilie française, a suscité, ces dernières années, à la faveur du mouvement #metoo, un regain d’intérêt.

Vous souvenez-vous de ce qui a constitué le déclic dans votre décision d’écrire « Plaisir visuel et cinéma narratif » ?

Oui, très bien. Nous étions, dans les années 1960, à Londres, une petite bande de gauchistes cinéphiles, disciples des Cahiers du cinéma, dont nous suivions les recommandations et la redécouverte du cinéma américain. Autant vous dire que c’était un comportement qui n’était pas très britannique. Les Britanniques n’aiment pas la culture populaire américaine, pas davantage les théories françaises.

Nous étions donc des cinéphiles heureux, jusqu’au jour où je me suis rapprochée du Mouvement de libération des femmes. Mon regard sur le cinéma a subitement changé. Tout à coup, des films qui m’avaient fait pleurer, que j’avais adorés, me laissaient à distance. Je pensais à la place des femmes à l’écran, j’étais passée d’un regard absorbé à un regard réflexif. En même temps, j’ai rejoint un club de lecture féministe, dans lequel nous lisions tout ce qui pouvait avoir trait à la minorisation des femmes. Freud a été pour moi un éblouissement. Tout cela a mené à l’écriture de cet article.

Rien de la spectatrice « absorbée » que vous étiez n’aura donc persisté en vous ?

Si, bien sûr. J’aimais toujours ces films, quelque part, mais la politique et la psychanalyse m’avaient en même temps ouvert les yeux à leur sujet.

Comment le texte a-t-il été reçu, à l’époque ? A-t-il eu un retentissement immédiat ?

Non, ça a pris du temps. Les études filmiques n’existaient pas encore au Royaume-Uni. En revanche, il a suscité un débat au sein des mouvements féministes, car certaines penseuses étaient violemment contre la psychanalyse, qu’elles considéraient comme une science patriarcale.

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