Laura Nsafou : « Comment garder l’espoir quand il disparaît brutalement ? »

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Laura Nsafou.

Imaginons un monde où le soleil a disparu brutalement. Où les humains sont plongés dans une nuit éternelle. C’est le point départ du premier tome de Nos jours brûlés de Laura Nsafou. L’écrivaine française, née de parents antillais et congolais, autrice à succès de littérature jeunesse – elle a publié six ouvrages depuis 2016 et en a vendu près de 40 000 exemplaires –, revient avec un roman fantastique.

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Dans Nos jours brûlés, Elikia parcourt les mondes africains et diasporiques, de la Casamance sénégalaise à l’Adamaoua au nord du Cameroun, en passant par le Bénin et le Brésil, déterminée à ramener le jour à l’humanité. « A travers leur parcours, explique Laura Nsafou au Monde Afrique, je me suis interrogée, plus largement, sur la notion d’action politique. A quel moment devient-on un sujet politique ? »

Votre roman plonge le lecteur dans un monde dystopique et postapocalyptique. Qu’est-ce qui vous a inspiré ?

Le premier confinement et l’atmosphère pesante qui régnait m’ont beaucoup marquée. L’idée du roman m’est venue lors de cette paralysie mondiale forcée.

Je voulais comprendre comment on pouvait garder l’espoir quand il disparaît brutalement, quand nos habitudes, nos perspectives d’avenir sont totalement bouleversées. Mon personnage principal, Elikia, naît dans ce monde lugubre dans lequel la Grande Nuit s’est abattue. Elle doit braver des obstacles pour continuer à vivre.

Que représente la « Grande Nuit » ? Est-ce une métaphore politique ?

Je rattache la Nuit à la notion de survie. Quand le jour cesse d’advenir, plutôt que de rester cloîtrer chez eux et de se contenter de vivre avec des lampes artificielles, mes personnages décident de partir en quête du Soleil. A travers leur parcours, je me suis interrogée, plus largement, sur la notion d’action politique. A quel moment devient-on un sujet politique ? Quand choisit-on d’œuvrer pour le collectif ?

La Grande Nuit renvoie aussi à nos angoisses face à l’urgence climatique. Aujourd’hui, beaucoup ne veulent plus fermer les yeux et se contenter de dire qu’ils ne savaient pas. C’est pour pousser à son paroxysme la notion de survie que j’ai choisi la Nuit comme personnage bien qu’elle soit très souvent connotée négativement dans les cosmogonies occidentales et africaines.

La nature, autre personnage omniprésent, apparaît sous une forme menaçante, à contre-courant de la vision idyllique qui lui est habituellement accolée. Qu’incarne cette nature qui « ne se laisse plus faire » ?

Là aussi, tout est parti d’une interrogation. Comment survivre face à une nature dangereuse qui nous fait perdre nos repères ? Dans le monde d’Elikia, la cohabitation paisible avec la nature n’est plus possible. L’humain doit à nouveau explorer son environnement, à la lampe torche, pour éviter les périls. C’est un face-à-face impitoyable avec une nature qu’il ne maîtrise plus et dans laquelle il n’est qu’un simple invité.

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Les traditions animistes d’Afrique de l’Ouest et centrale – dans lesquelles l’homme n’est pas supérieur à la nature mais apprend d’elle – m’ont beaucoup inspirées. Il y a aussi la question de la nature qui nourrit : dans mon roman, quand le Soleil disparaît, les fruits et légumes changent d’aspect, ils deviennent bleus et ne sont pas toujours comestibles. Que ferons-nous si un jour la Terre ne parvient plus à produire ce que nous consommons ?

Dans ce roman et les précédents, les femmes tiennent les premiers rôles et il est souvent question de liens transgénérationnels très forts. Vous vous définissez comme afroféministe. Inscrivez-vous vos personnages dans une forme de féminisme ?

Totalement. Il est important pour moi de développer des personnages de femmes noires plurielles, complexes, vulnérables. Leur force n’est pas innée. D’ailleurs, Elikia n’est pas une héroïne née. Elle galère et se construit au gré des épreuves. C’est cette fragilité qui nourrit sa force qui m’intéresse. Son évolution prend aussi plus de sens parce qu’il est mis en dialogue avec sa mère, Diba, ou encore sa grand-mère. C’est cette richesse d’expériences qui contribue à la faire survivre dans un monde hostile.

Les mondes africains et diasporiques constituent le cadre du roman. Vos ouvrages font souvent le lien entre ces espaces. Pensez-vous que, du point de vue politique, les diasporas ont un rôle à jouer pour faire le pont entre la France et l’Afrique comme ce fut prôné lors du sommet Afrique-France qui s’est déroulé récemment à Montpellier ?

Je crains qu’attribuer ce rôle aux diasporas ne mène à une autre forme de paternalisme vis-à-vis des Africains. Ces derniers sont responsables d’eux-mêmes, ont leurs propres organisations qui luttent sur place et, surtout, ils connaissent mieux que quiconque leurs réalités et leurs attentes. Parler de collaborations et d’entraide, oui, mais il ne faudrait pas que la diaspora devienne l’émissaire de l’Occident. Ce serait institué un autre rapport de force avec le continent africain.

Vous militez pour une meilleure représentation de la diversité dans la littérature jeunesse. Que reprochez-vous à cette industrie ?

D’attendre des lecteurs, quels qu’ils soient, de s’identifier à un personnage type. Très souvent il est masculin, blanc, mince, valide… Concernant la représentation de l’univers africain, on reste sur des clichés aussi bien dans le contenu que dans l’illustration marquée par l’exotisme, les traits stéréotypés ou des références coloniales. Il en va de la responsabilité de la littérature de contrecarrer ces imaginaires qui cristallisent les stéréotypes.

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Depuis toute petite, je me suis habituée à m’identifier à des personnages qui ne me ressemblent pas. Je n’avais pas le choix, c’est ce que proposent encore en grande majorité les livres jeunesse. En 2019, l’association Cooperative Children’s Book Center révélait qu’il était aux Etats-Unis plus facile de trouver des livres avec des animaux en personnages principaux que des personnes afrodescendantes. Un constat que l’on retrouve aussi en Europe.

C’est aussi cette absence qui m’a poussée à écrire plutôt qu’à lire. D’autres petits lecteurs vivent cette expérience d’être absents dans les ouvrages. Et quand on pointe du doigt ces manquements, on est taxé de communautarisme. On nous accuse de refuser de nous identifier à des personnages qui ne nous ressemblent pas. Or c’est ce qu’on fait depuis toujours. La littérature jeunesse n’est pas universaliste, elle se contente juste de nous proposer un certain visage comme universel.

La littérature n’est-elle pas un lieu de création plus que de réparation ?

Si la littérature n’est que l’espace d’expérimentation d’un auteur, autant écrire un journal intime. Le livre ne devrait pas être une performance créative qui se dédouane de tout impact sur ses lecteurs.

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On fait comme si la littérature n’était pas un médium qui s’est construit sous l’influence d’un contexte politique. Par exemple, le roman était pendant longtemps un genre littéraire décrié car dédié à un public féminin. Il n’était pas considéré comme un vrai genre littéraire. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Tout n’est donc pas figé. N’y a-t-il pas quelque chose à « réparer » dans une littérature jeunesse qui ne parvient pas à être plus proche de ses lecteurs ? En quoi serait-il terrifiant de la voir évoluer afin qu’elle soit plus diverse ? L’industrie du livre doit faire son autocritique.

Avoir plus de diversité suffit-il à faire émerger une littérature jeunesse plus juste dans sa représentation de la société française ?

C’est nécessaire mais pas suffisant. Le but n’est pas de faire de l’inclusion de surface mais de questionner la chaîne du livre. Pour changer la donne, il faut reconnaître les discriminations qui persistent au sein de l’industrie du livre. Qui produit la littérature ? Qui édite ? Qui illustre ? Qui est publié ? Il y a beaucoup d’absents. Je ne veux pas être l’arbre qui cache la forêt sur ces questions, surtout en littérature jeunesse. Il faut d’autres voix, d’autres récits.

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J’entends aussi l’argument selon lequel les parents n’achètent pas les livres avec des personnages représentant la diversité car ils pensent que leur enfant ne pourra pas s’identifier à eux. Il y a là aussi un travail de sensibilisation à faire auprès des adultes.

Vous publiez votre sixième livre en cinq ans. Comment le grand public réagit-il à vos ouvrages ?

J’ai l’impression que le public perçoit l’enjeu d’avoir une littérature jeunesse plus représentative. Il y a une prise de conscience nette du côté des bibliothécaires, du monde de la petite enfance, des enseignants, en somme de ceux qui initient les enfants à la littérature. Ce qui est aussi nouveau, ce sont les collectifs d’influenceurs comme les Bookvengers et le site Planète Diversité qui font un travail minutieux pour permettre la diffusion et la valorisation de titres minorisés. Ils recensent les nouveautés et interpellent les éditeurs sur le manque de diversité. Ce travail de veille et de promotion initié par le grand public contribue à faire changer les lignes.

Nos jours brûlés (éd. Albin Michel, 2021, 300 pages, 16,90 euros) et La Demeure du ciel (éd. Cambourakis, 2021, 48 pages, 14 euros).

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