Le « boréalisme » ou l’orientalisme du Nord

Près de Reykjavik, en août 2017.

Histoire d’une notion. Ah, le Grand Nord, ses fjords et ses plaines enneigées, ses habitants blonds et élancés, ses meubles aux lignes épurées, son modèle achevé de social-démocratie.

Tout, dans les sociétés scandinaves telles qu’imaginées depuis l’Europe, semble se prêter à la rêverie : une manne d’images que de nombreuses entreprises ne se sont pas privées d’utiliser, des agences de voyage aux marques de vêtements « outerwear », en passant, bien sûr, par les fabricants de mobiliers. Voilà, dans son sens le plus large, ce qu’est le « boréalisme » : un ensemble de représentations forgées par l’Occident et prenant pour sujet le Nord, que ce soit dans le domaine des arts, de la littérature ou du tourisme.

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Le terme est généralement attribué à l’historien suédois Gunnar Broberg, qui l’employa dès les années 1980, dans un sens plus restreint. Et plus politique : nous sommes quelques années seulement après la parution de l’ouvrage fondateur d’Edward Saïd, L’Orientalisme (Vintage Books). Si Saïd décrit la façon dont les représentations littéraires et politiques occidentales dépeignent certaines populations orientales comme des « autres » – des « autres » soumis, exotiques, primitifs et profondément différents du corps blanc européen –, Gunnar Broberg, lui, reprend cette approche en l’appliquant au Nord, pour qualifier les représentations exotiques de la Laponie et du peuple Sami dans les discours occidentaux.

« Quel que soit le terme que l’on emploie boréalisme ou orientalisme du Nord –, il doit être pensé comme une des composantes d’un système de pensée colonial et raciste, lui-même partie prenante de projets impérialistes et modernistes », explique Kristin Loftsdottir, professeure en anthropologie à l’université d’Islande, à Reykjavik. La fascination des intellectuels européens pour les sociétés scandinaves, qui remonte au XIXe siècle, aurait donc une face sombre ?

Mécanisme à deux vitesses

« Ce qui est intéressant dans le cas du boréalisme, c’est qu’à l’inverse de l’orientalisme, où l’on construit un autre irrationnel, mystique, ingouvernable, se constitue ici le mythe d’une exemplarité politique nordique, l’idée que ces sociétés constitueraient des modèles à atteindre, un idéal de perfection parallèlement à la diffusion d’un racisme scientifique où la race nordique vient justement se placer au sommet de la hiérarchie des populations humaines », analyse Lionel Cordier, chercheur en science politique à l’université Paris-VIII.

Le boréalisme est donc un mécanisme à deux vitesses : s’il idéalise certaines populations nordiques perçues comme blanches, il relègue d’autre part certaines populations du côté de la sauvagerie. Un état de fait lié à la longue histoire des relations de pouvoir à l’intérieur même de l’espace nordique.

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