Le Chat noir, Brassens : la chronique « poches » de François Angelier

Du café Procope de Voltaire et Diderot au Palace, en passant par le romantique café Tortoni ou Le Bœuf sur le toit, épicentre des Années folles, certains lieux parisiens s’avérèrent de vrais paratonnerres historiques, captant la frénésie festive et les humeurs fracassantes d’une époque. A la toute fin du XIXe siècle, ce fut au cabaret Le Chat noir d’assumer pareil sacerdoce, à la queue du félin dessiné par Steinlein d’attirer les passions orageuses d’une période marquée par le colonialisme et le combat pour la laïcité, l’affaire Dreyfus, le premier boulon de la tour Eiffel et la dernière pierre du Sacré-Cœur, Péladan et Ravachol.

Ouvert en 1881 par l’affriolant limonadier Rodolphe Salis (1851-1897), boulevard de Rochechouart, il migre ensuite rue Victor-Massé jusqu’à la mort de son créateur. Seize années mythiques, durant lesquelles, accueillie par un suisse doré sur tranche, attablée au sein d’un capharnaüm éclectique médiévalo-baroque, servie au son d’un piano bastringue par des garçons en habit vert, une clientèle souvent huppée s’enca–nailla, jouit de se faire chahuter par une horde de chansonniers bohèmes, d’ouïr boniments et poésies en vrille, et s’éblouit du théâtre d’ombres d’Henri Rivière.

Un barnum montmartrois dont Salis décupla la virulence par la création d’une revue hors norme. De janvier 1882 à mars 1895, tirant jusqu’à 19 000 exemplaires, l’hebdomadaire Le Chat noir traduisit en poèmes, contes, informations loufoques l’hubris cocasse du cabaret. Un imaginaire et un véritable laboratoire formel que nous restitue admirablement Marine Degli, au fil des 106 textes de son anthologie thématique illustrée. Le « lieu d’un renouvellement du rire », marqué par « une esthétique du bric-à-brac » et une adéquation parfaite entre textes et images. Des illustrations signées Willette, Steinlein ou Caran d’Ache ripostant à des textes le plus souvent d’Alphonse Allais, Charles Cros ou Georges Auriol, mais également de Léon Bloy ou Mallarmé, Lautréamont ou Verlaine. Un gotha littéraire avant-gardiste et libertaire mettant son génie au service d’une inspiration irrévérente et d’un humour plus noir que le chat éponyme, marqués par le quotidien des miséreux, maints délires et perversions grand-guignolesques, le tout baignant dans une allègre morbidité où se mêlent, au fil de contes et saynètes, sarcasmes et hallucinations nocturnes. Un véritable élixir de l’apocalypse fin de siècle. Superbe et indispensable complément aux Poètes du Chat noir, édité par André Velter (« Poésie/Gallimard », 1996).

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