Le collectionneur Jean Chatelus est mort

Jean Chatelus devant une œuvre de Kimsooja lors de l’exposition « Les recherches d’un chien », en 2010 à La Maison rouge (Paris).

« Je suis accumulateur plus que collectionneur », répétait volontiers Jean Chatelus. Confirmation dans son intérieur, plus proche du cabinet de curiosités d’un amateur du XIXe siècle que de l’appartement témoin d’un collectionneur d’art actuel. Chez cet original, arts primitifs et œuvres d’inspiration baroque, souvent dérangeantes, voire à la limite du trash, dialoguaient, dans un joyeux charivari. L’actionnisme viennois flirtait avec l’art corporel français, et des statues votives africaines et une momie péruvienne tutoyaient l’imagerie chrétienne la plus kitsch. Cet universitaire, spécialiste du XVIIIe siècle français, achetait l’art de son temps avec des moyens modestes de maître de conférences et une curiosité inversement immense. Il est mort le 6 juillet, à Paris, à l’âge de 82 ans.

« C’était l’un de ces collectionneurs en voie de disparition, très passionnés, salue la galeriste parisienne Nathalie Obadia. Il avait mis toutes ses névroses et sa curiosité dans sa collection. » Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de Paris, au sein de la commission d’acquisition duquel Jean Chatelus siégeait depuis sept ans, se souvient d’un homme qui « avait une liberté de regard et de parole rares ». Le collectionneur Antoine de Galbert, qui l’avait invité, en 2004, à exposer sa chambre à coucher à La Maison rouge, à Paris, savourait l’inquiétante et drolatique étrangeté de sa collection. « Contrairement à la plupart des amateurs, raconte-t-il, Jean n’était pas riche au départ, ce qui prouve quavec de l’intelligence et du nez on peut monter une collection étonnante. »

Jardin secret

Né le 10 mai 1939, Jean Chatelus a grandi dans une famille de notables de la région lyonnaise. A table, on ne parle pas d’art. Mais, au gré de ses balades en vélo, l’adolescent découvre les chapelles romanes, puis la Renaissance italienne, avant de se spécialiser dans le XVIIIe siècle. Dès son arrivée à Paris, en 1968, il commence à acheter, du surréalisme tout d’abord, puis de l’art brut. Sans rien divulguer de son jardin secret à ses confrères de la Sorbonne, où il enseigne dès 1969, l’historien se laisse subjuguer par les artistes de son temps. « Ma carrière a un peu souffert de la priorité que je donnais à l’art contemporain », confiera-t-il à l’historienne Anne Martin-Fugier (Collectionneurs, Actes Sud, 2012).

L’électron libre se passionne pour les performances et pour l’art corporel des années 1960, avant d’acheter des installations et des sculptures de plus en plus volumineuses. « On formait alors un petit groupe de collectionneurs, avec en tête de ce groupe Roger Mazarguil, se souvient le collectionneur et galeriste Jean Brolly. On avait tous des goûts différents, mais on était curieux. »

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