« Le colonialisme était un projet européen, tout comme le pillage des œuvres d’art »

Acquis dans des conditions pour le moins discutables, les bronzes du Bénin sont dispersés dans de nombreux musées européens.

Tribune. Après des années de pressions, l’Allemagne a annoncé en avril qu’elle allait restituer au Nigeria des centaines d’objets d’art inestimables – communément appelés « bronzes du Bénin » – pillés à l’époque coloniale et exposés depuis dans ses musées. Mais alors que la majorité se trouve toujours dans des musées occidentaux malgré des demandes de rendu de plus en plus insistantes, (presque) tout reste à faire.

Les bronzes du Bénin – ou plutôt les objets du Bénin, car certains sont en ivoire ou en bois – sont originaires du royaume du Bénin, situé dans l’actuel Nigeria. Des milliers d’entre eux ont été pillés lors de l’invasion du royaume en 1897 par l’empire britannique, en partie pour payer les frais de l’expédition militaire.

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Vendus aux enchères à Londres et ailleurs, ils sont rapidement devenus des pièces centrales des collections de nombreux musées des pays du Nord. En raison de leur grande valeur artistique, ils ont changé la façon dont les Européens voyaient l’art africain, celle-ci rendant caduc le vieux stéréotype raciste hérité de l’ère coloniale selon lequel il n’y a jamais eu d’art en Afrique, seulement de l’artisanat. Néanmoins, les Européens, et plus tard les Etats-Unis, n’eurent aucun scrupule à garder le butin.

Le Nigeria et d’autres Etats africains réclament leur restitution quasiment depuis qu’ils ont été dérobés. Ils n’ont donc jamais été totalement oubliés, même si le sujet n’a que rarement été abordé dans la presse internationale. Aujourd’hui, alors que l’intérêt pour la question du pillage colonial est en hausse, l’attention se porte également sur eux. Le point de bascule fut l’annonce faite par Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017, expliquant qu’il allait restituer le butin colonial des musées français et commander un rapport sur ce thème à Felwine Sarr, universitaire et écrivain sénégalais, et Bénédicte Savoy, historienne de l’art française : une révolution à l’échelle du débat.

Une salle de musée vide de toute œuvre

L’approche de l’ouverture du Forum Humboldt à Berlin, l’un des plus grands musées du monde, a également suscité des discussions. Ce musée allait abriter les collections des anciens musées ethnologiques de Berlin et plus de 200 bronzes du Bénin devaient y être exposés. Toutefois, des militants et des universitaires ont pointé du doigt le problème du pillage colonial, ce qui a abouti à la suspension partielle du projet, notamment en raison de l’intérêt de la presse internationale. Ouvert au public depuis fin juillet, le musée contient pour l’instant une salle remplie des cartels et présentoirs prévus à l’origine, mais vide de toute œuvre.

En Allemagne, cette polémique a eu lieu au même moment que d’autres controverses à propos du premier génocide du XXe siècle, commis par l’ancien empire colonial contre les peuples indigènes Herero et Nama dans ce qui était alors le Sud-Ouest africain allemand – aujourd’hui la Namibie –, qui avaient déjà fait apparaître la question du colonialisme et de ses conséquences dans le débat public.

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L’Allemagne a très mal géré cette restitution. Au départ, les responsables de la politique culturelle et de nombreux musées n’étaient pas du tout conscients du « problème » du butin colonial. Lorsque la polémique s’est mise à enfler, ils ont minimisé la critique, tourné leurs détracteurs en ridicule, puis les ont attaqués et diffamés.

Le pire épisode, jusqu’ici, s’est produit lorsque l’historien de l’art Horst Bredekamp (l’un des premiers directeurs fondateurs du Humboldt Forum) a accusé les critiques postcoloniaux d’être antisémites. Tout cela dans le but de protéger les collections et la « tradition du savoir » occidentale, accusées – de manière justifiée à mon avis – d’avoir ignoré les éléments racistes de leur histoire. Ce n’est qu’après les pressions de la société civile allemande et de la presse internationale que le gouvernement et les musées ont concédé qu’un « nombre substantiel » de bronzes du Bénin devaient être restitués.

Près de 800 objets au Britsh Museum

Les bronzes restants sont répartis dans tout l’hémisphère Nord. Même si l’Allemagne devait restituer tous les objets béninois se trouvant à Berlin, cela ne représenterait guère plus de 10 % de ce qui a été pillé. Il est certain que d’autres musées suivront, voire joueront les premiers rôles dans les restitutions, comme ceux de Stuttgart ou de Cologne. Cependant, d’autres grands musées en dehors de l’Allemagne tardent à agir.

Le colonialisme était un projet européen, tout comme le pillage des œuvres d’art. Toute l’Europe, tous les pays du Nord sont donc impliqués et doivent s’attaquer à ce problème. De nombreux bronzes du Bénin se trouvent par exemple aux Etats-Unis. Et la collection la plus importante, qui compte près de 800 objets, se trouve au British Museum de Londres, qui, apparemment avec le soutien du gouvernement, ne s’empresse pas de procéder à la moindre restitution.

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Cette position est liée à un débat plus large sur la responsabilité du colonialisme en tant que crime contre l’humanité. Dans les pays du Nord, nous sommes désormais prêts à admettre que le colonialisme a donné lieu à des actes de violence, mais nous devons comprendre que le colonialisme en lui-même était (et est) une violence.

Que va-t-il se passer après l’arrivée des bronzes au Nigeria ? Un musée d’art ouest-africain est en construction à Benin City, dans l’Etat d’Edo (sud du Nigeria), et devrait les accueillir. Cependant, la manière dont les œuvres d’art restituées sont réparties entre le Nigeria en tant qu’Etat-nation, l’Etat d’Edo en tant qu’entité fédérale et le roi Oba en tant qu’héritier de l’ancien royaume et représentant du peuple d’Edo, fait encore l’objet de discussions. En tout état de cause, cela ne concerne pas les Européens. Il appartient aux propriétaires légitimes de décider ce qu’ils feront de leurs œuvres d’art, et cela ne doit pas retarder la restitution.

Jürgen Zimmerer est professeur à l’université de Hambourg.

Ce texte a d’abord été publié par le site The Conversation.